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La Turquie est-elle un pays européen ?

La géographie traditionnelle répond que seule une petite partie du territoire de la Turquie est située en Europe puisqu’il est convenu de faire des Détroits (Bosphore et Dardanelles) une frontière du continent. Cette limite « officielle » n’a en fait aucune réalité, ni historique ni géopolitique, mais elle a pour la Turquie un intérêt majeur. À part l’attrait touristique d’une ville, Istanbul, à cheval sur deux continents, elle permet à la Turquie de figurer sur la liste des États européens. Et donc de se porter candidate à toutes les organisations paneuropéennes. La Turquie est membre du Conseil de l’Europe depuis 1950; elle est aujourd’hui candidate officielle à l’entrée dans l’UE. Le Maroc qui avait lui aussi (un peu par défit) posé sa candidature, s’est vue opposer une fin de non recevoir. Son économie, comme sa population sont tout autant amarrées à l’Europe, mais ses côtes sont situées à quelque 10 km des frontières « officielles » de l’Europe… Cela fait longtemps que les géographes ont remis en cause cette limite de l’Europe sur le Bosphore, mais à l’époque où l’ancien président Giscard d’Estaing était écolier, c’est ce que l’on lisait dans les manuels scolaires.

L’historien peut affirmer que si les Turcs revendiquent de lointains ancêtres en Sibérie orientale et s’ils ont occupé la majeure partie du monde arabe, leur histoire au cours des derniers siècles s’est principalement jouée sur le sol européen. L’empire Ottoman a été durant cinq siècles une puissance européenne (jusqu’en 1912). À la fin du XIXe, on parlait de lui comme de l’« homme malade de l’Europe » sans se demander si c’était ou non un État européen. À son apogée militaire, au XVIIe siècle, la puissance ottomane occupait le quart du territoire européen, jusqu’aux portes de Vienne. Plusieurs peuples, les Grecs, les Serbes, les Bulgares, les Albanais, les Roumains et bien d’autres ont vécu en symbiose avec les Turcs durant plusieurs siècles. Même si, la plupart d’entre eux ont bâti leur État, et parfois une partie de leur identité, en opposition à l’occupant ottoman, la Turquie n’en conserve pas moins des liens dans la région. La crise balkanique des années 1990 lui a permis d’élargir sa zone d’influence. Ankara estime avoir une responsabilité historique envers les populations musulmanes de la région, en Albanie, en Bosnie, au Kosovo, voire en Bulgarie ou en Serbie.

La crise yougoslave aura fait au moins découvrir aux Occidentaux que l’islam est bien une religion européenne depuis de longs siècles. Et qu’en raison de la présence de plusieurs millions d’immigrés musulmans au cœur de l’Europe (notamment trois millions de provenance de Turquie), celle-ci n’est déjà plus un « club de chrétiens » comme on le dénonce parfois à Ankara quand l’Europe se montre peu empressée d’accueillir la Turquie. Mais l’argument religieux, souvent avancé par les Européens pour tenir la Turquie à distance, peut être retourné. La Turquie n’est un territoire exclusivement musulman que depuis peu : la disparition de l’empire Ottoman en 1922 et la fondation de la république turque en 1923. Que sont devenu les chrétiens qui représentaient, au début du XXe siècle, peut-être le quart de la population du territoire de la Turquie actuelle ? Les rescapés du génocide arménien ont, pour partie, trouvé refuge en Europe occidentale (en particulier en France), les Grecs ont été chassés vers Athènes (aujourd’hui capitale d’un pays membre de l’EU), les autres se sont dispersés, beaucoup de leurs descendants sont ressortissants de la Communauté européenne… Le dossier de la Turquie n’est pas toujours facile à plaider à Bruxelles.

Ces années 1915-1923 qui sont en cause, forme une période tragique où le concept même de Turquie failli ne jamais voir le jour. Les Turcs, dans la pire des hypothèses, auraient pu se retrouver dans la situation que connaissent aujourd’hui les Kurdes, celle d’un peuple sans l’État. L’empire Ottoman été un État multinational, comme l’empire Austro-Hongrois, mais dont le peuple « dominant », les Turcs avaient installé leur capitale dans les murs de celle d’un autre empire (Byzance) lui aussi pluriethnique, mais à dominante grecque. Alors qu’en 1918, on a pu isoler un petit État à forte dominante germanique dans les dépouilles de l’empire des Habsbourg, une telle construction était moins évidente pour les Turcs. Dans l’empire Ottomans, les populations étaient beaucoup trop imbriquées pour qu’en cas d’éclatement, on ait pu créer des ensembles à peu près homogènes avec ce qui restait en 1918. Comme les Autrichiens, les Turcs appartenaient au camps des vaincus. Dès 1919, les Grecs, dont le territoire étaient en constante expansion depuis près d’un siècle, débarquaient Asie mineure et battant les armées du Sultan occupaient tout le littoral de la mer Égée, vielle terre grecque, et visaient Constantinople. En 1920, au traité de Sèvres, les Alliés entérinaient ces conquêtes, créaient un État kurde dans les montagnes du Sud-Est, accordaient de vastes territoires aux Arméniens pour agrandir leur petite république, les Italiens se taillaient une zone d’influence dans le sud-ouest de l’Anatolie, les Français se réservaient la Cilicie (voisine de la Syrie), les Russes voulaient faire des Détroits une zone internationale… Il restait pour une éventuelle Turquie un territoire comparable à celui de la petite Autriche créée à l’époque. Ces territoires ainsi répartis n’étaient pas homogènes, mais par la force des attractions nationales, ils le serait devenu. La Grèce a bien intégré des quantités d’Albanais ou de Slaves, dont il ne reste guère de traces aujourd'hui, elle aurait pu intégrer les Arméniens et les Levantins de Smyrne… L’histoire en a décidé autrement.

Sous la conduite du général Mustapha Kemal, les armées turques ont réussi à chasser les Grecs d’Asie mineure (1922). Ces reconquêtes ont donné une véritable assise territoriale à l’État turc en formation. En 1923, les puissances occidentales, qui n’avaient pas cherché à aider les Grecs, oubliaient leur promesse d’un État kurde. La petite Arménie avait été à nouveau absorbée par la Russie, il n’était plus question de lui attribuer de nouveaux territoires. La république de Turquie était la puissance dont les Occidentaux avaient besoin pour empêcher la Russie de prendre le contrôle des Détroits, ce qui aurait facilité son expansion en Méditerranée. Les Grecs semblaient trop favorables aux Russes, alors que les Turcs étaient depuis des siècles des concurrents des Russes dans la région. Ainsi, bien avant la guerre froide, le rôle géostratégique assigné à la Turquie était de contenir les Russes.

Au plan intérieur, Mustapha Kemal approfondissait la construction d’un nation turque et l’occidentalisation du pays. Vécus sur le moment comme une révolution, les deux processus avaient commencé au milieu du XIXe siècle. Presque complètement chassé du continent européen, les Turcs (leurs élites) se voulaient pleinement européens. La république est instaurée en 1923 (pas encore la démocratie) et le Califat (plus haute instance religieuse) est aboli en 1924. Le régime se voulait laïque à la française, il adopte l’alphabet latin et le calendrier grégorien. Tout doit donner de la Turquie l’image d’un pays moderne, jusqu’à l’habillement : la casquette remplace le turban. Les femmes ont l’interdiction de se voiler, sont invitées à prendre leur place dans la société et à voter (dès 1934, soit dix ans avant les Françaises)… La construction nationale est encore hésitante, elle balance entre une nation politique à la française et une nation ethnique s’appuyant sur peuple turc, mal défini et mal à l’aise sur un territoire qui n’est pas totalement le sien. Ce malaise, qui explique le génocide arménien et la négation de l’existence d’un peuple kurde, n’est toujours pas dissipé et toute la période qui concerne création de la république reste un sujet tabou. La république de Turquie qui n’a que partiellement intégré les Kurdes a toujours hésité entre la glorification de lointains ancêtres d’Asie centrale ou la récupération d’un peuple hittite, véritablement anatolien et que personne ne revendique, ou encore la redécouverte de son héritage musulman. Pour les plus pro-européens, toutes ces recherches ne font qu’éloigner la Turquie de l’Europe.

Si les Occidentaux sont mal à l’aise avec les questions kurde et arménienne, ils ont toujours considéré la Turquie comme un État pleinement occidental, au sens géostratégique du terme. La Turquie n’a eu aucune peine à se faire accepter dans l’Otan dès 1953, par une formidable extension qui faisait étendre la sécurité du nord de l’Atlantique jusqu’à la surveillance de la mer Égée (conjointement avec la Grèce) et de la mer Noire. Que serait-il advenu si ce pont entre le Moyen-Orient et l’Europe était tombé dans l’orbite soviétique ? C’était le théâtre méditerranéen tout entier qui changeait de physionomie. Le territoire turc sert encore de porte-avion en 1990 dans la guerre contre l’Irak (la Turquie abrite plusieurs bases de l’Otan et quelques milliers de soldats américains). Cet avantage stratégique permit aux Occidentaux d’attaquer Bagdad sur deux fronts. Tout cela vaut bien que l’on ferme les yeux sur l’occupation militaire turque d’une partie de Chypre. La Turquie, admise dans l’OCDE, bien avant d’en avoir le profil, est un des pays les plus aidés par les États-Unis (le troisième après Israël et l’Égypte, deux autres États de la Méditerranée occidentale).

Cet alignement vaut à la Turquie d’être coupée du monde arabe. La Turquie s’est toujours méfiée de ces voisins du Sud qui l’ont « trahi » en 1916 (la révolte arabe contre la tutelle ottomane). En abolissant le Califat, la Turquie d’éloignait du monde musulman. De nombreux contentieux (politiques, territoriaux, la répartition de l’eau…) l’oppose à la Syrie. Dès 1948, la Turquie reconnaissait l’État d’Israël, esquissant un axe géostratégique qui depuis s’est approfondi. Cette alliance, avec Israël, permet aux Turcs d’exorciser leur vieux complexe d’encerclement. À l’Ouest les Grecs, au Nord les Russes, au Sud les Arabes… et un allié lointain et distant, les États-Unis.

Il a fallu la fin de la guerre froide et la disparition de l’URSS, pour ouvrir à la Turquie de nouvelles perspectives : la redécouverte d’un monde turc, jusque-là rêvé. La dislocation d’une partie de l’empire russe en 1991 libérait des États turcs dont le poids démographique est comparable à celui de la Turquie. Ainsi resurgissait le vieux mythe pan touranien (Touran est le pays mythique des Turcs en Asie centrale) né un siècle plus tôt. Mais bien vite, les réalités géopolitiques et économiques ont pris le dessus. L’Asie centrale turcophone est devenue un marché et un espace d’influence pour la Turquie, bien que la Russie y ait gardée ses marques. Les États-Unis comptent bien sur la Turquie pour que ces nouveaux États musulmans libérés du communisme ne tombent pas dans l’orbite islamiste de l’Iran ou du wahhabisme. Cependant, la Turquie qui évoque son occidentalisation depuis un siècle et demi n'a pu immaginer son avenir dans une collaboration avec cet espace maintenu dans le sous-développement par 70 ans de communisme. En 1992-1993, Ankara abandonne les « frères » azéris à leur sort face aux forces arméniennes qui investissent le Haut-Karabakh et confirme son choix d’un ancrage à l’Ouest. La Russie renforce ses positions de premier fournisseur de gaz à la Turquie qui dans l’avenir aura moins besoin du gaz turkmène ou azerbaïdjanais. En contrepartie, la Ankara a cessé tout soutien aux Tchétchènes lors de la deuxième offensive de Moscou… La solidarité du monde turc n’a jamais été qu’un mythe.

Dès 1963, la Turquie était liée à la Communauté européenne par un accord d’association. Elle fut le premier pays à se voir accorder un tel statut. En 1987, Ankara pose officiellement sa candidature. Cette intégration serait le parachèvement du grand projet de la république turque : devenir une nation européenne, démocratique et développée. L’économie turque est dynamique, son système économique est pleinement capitaliste… Aussi vit-elle très mal des pays à peine sorti du communisme voir leur candidature prise plus au sérieux que la sienne. En 1995, c’est l’humiliation, l’UE s’ouvre à « l’autre Europe », Bruxelles accepte d’engager les négociations avec toute une série de candidats, seule la Turquie est refusée. À l’époque, la « sale guerre » du Kurdistan bat son plein. Les islamistes turcs viennent de remporter les élections. La Turquie ne s’est pas encore débarrassée de toutes les séquelles de son régime militaire… Bruxelles n’a pas besoin de beaucoup argumenter, comme à chaque fois qu’il s’agit de la Turquie, le veto vient de la Grèce

L’eurosepticisme monte en Turquie. Ankara a mis en place un contre-projet, dont la Turquie serait au centre et non plus à la marge. À l’échelle régionale, elle est la seule véritable puissance industrielle. Une CEN, Communauté économique de la mer Noire est créée en 1992, son secrétariat est à Istanbul. Ce projet de marché commun regroupe tous les pays de la région de l’Albanie à l’Azerbaïdjan en passant par l’Arménie, la Géorgie, l’Ukraine, la Moldavie, la Roumanie, la Macédoine et même la Grèce et la Russie, ce qui donne peu de cohérence à l’ensemble. D’ailleurs plusieurs de ces États rêve d’entrer dans l’UE, l’un y est déjà. La Turquie ne surmonte pas son tropisme européen. Il a fallu que les deux partis turcs les plus farouchement nationalistes soient ensemble au gouvernement d’Ankara (DSP et MHP) pour que s’opère l’esquisse d’un rapprochement avec la Grèce. En 1999, les deux pays sont frappés simultanément par un tremblement de terre et une certaine solidarité a joué. En octobre, la Grèce lève son veto et la Turquie entame des négociations d’adhésion avec Bruxelles. Les institutions européennes sont à présent au pied du mur.

Bruno Teissier

Bibliographie

L'Europe avec ou sans La Turquie

Les Turcs : Orient et occident, islam et laïcité sous la direction de Stéphane Yerasimos

Regards sur les ambitions turques sous la direction d'Hasan Basri Elmas

La Turquie aux mille visages sous la direction d'Isabelle Rigoni

Géopolitique de la mer Noire par Elisabeth Sieca-Kozlowski et Alexandre Toumarkine

Vue satellitaire du Bosphore.

Actualité : ouverture des négociations d'adhésion à l'UE (octobre 2005)

En Turquie, où passe la frontière de l’Europe ? : conférence de Stéphane de Tapia (2005)

Pour ou contre la Turquie dans l'Union ? par Jean-Michel Demetz (L'Express, 31 mai 2004)

Un ouvrage indispensable pour se forger sa propre opinion sur la perspective d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Le site de l'association Turquie européenne

Le Groupe de Communication Union Européenne (AB ?G) (fr.-turc.-angl.)

Lire aussi : Turquie et Union européenne : un défi réciproque

L’Axe Israël-Turquie

La forteresse d'Istanbul face au Bosphore.


L'islam en Europe (cartographie de Science Po).


La Turquie et le Proche-Orient (fr.) : cartographie de Cécile Marin et Philippe Rekacewicz, Le Monde Diplomatique, novembre 2000.

La mer Noire : carte politique.

La Turquie et la Méditerranée : une quête stérile ? : huit pages par Edhem Eldem.


Un répertoire de liens sur tout le monde turcophone (angl.).





 
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