BiblioMonde

Carnet d’Irak par des clowns rêveurs

par Luis-Miguel Fuste

( Livre )

2005

Un livre (en 2 volumes) où l'auteur raconte son expérience en tant que clown en Irak de janvier à avril 2004. Le récit d'une œuvre de paix autant qu'un regard lucide sur la guerre.

Ce livre est sous la license libre Creative Commons et
peut être téléchargé gratuitement sur le site de l'auteur

Bagdad, Irak, janvier 2004.

« En plein milieu d'une occupation et d'une guerre
déchirant deux peuples, deux civilisations, depuis la
chute du régime de Saddam Hussein, les enfants
irakiens sont toujours les premières victimes.

Privés de besoins essentiels tels que l'eau,
l'électricité, le chauffage, l'éducation, la sécurité,
parfois la famille, le travail, l'argent,
l'essence...les enfants, comme les adultes, subissent
et doivent faire face à ce désastre humain depuis
bientôt un an.

Selon un rapport du docteur Ali, figure éminente
irakienne spécialisé dans le stress post traumatique
infantile dû à la guerre et aujourd'hui à la gestion
catastrophique du pays par les forces de la coalition,
il n'y a aucun enfant dans le pays qui ne souffrirait
pas de stress post traumatique.

Alors nous avons emmené un cirque là bas. Pour que ces
enfants se souviennent qu'ils sont des enfants avant
tout et non des adultes dès l'âge de huit ans. Pour
qu'ils réapprennent à rire, à avoir la joie de vivre,
à rêver, à espérer...l'espace d'un tour de magie, d'un
spectacle, d'une journée, d'une vie.

Connus avant même d'avoir commencé, Peat avait trouvé
l'appartement des clowns à Bagdad en demandant au
premier irakien venu s'il connaissait Joanna Wilding,
l'instigatrice de ce projet fou. En effet, il la
connaissait : « Vous devez être un des clowns ! » et
il emmena Peat jusqu'à l'appartement. Tout ceci est
absolument vrai.

Grâce à une erreur de traduction de la part d'un
journaliste irakien, nous sommes devenus rapidement « 
le cirque le plus connu du monde »...en Irak ! Nous
avons tourné pendant près de trois mois dans des
écoles, des hôpitaux, des camps de réfugiés, de
déplacés, des orphelinats, des centres gérés par des
ONG, des centres de loisirs pour enfants, des centres
spécialisés pour enfants handicapés physiques et
mentaux, des théâtres (dont le théâtre national de
Bagdad), des villages, et occasionellement dans la
rue, dans les embouteillages, des commissariats, des
palais de justice, au ministère de l'intérieur kurde
(même si parfois cela n'était pas notre faute !)

Nous avons fait plus de 60 spectacles, transmit le
rire et le bonheur dans le coeur de plus de 10000
enfants, sans compter les parents, les professeurs,
les membres d'ONG, les journalistes, les badauds
irakiens, les policiers, les soldats de la
coalition...euh non pas les soldats !

Nous avons également emmené une énorme toile de
parachute pour jouer avec les enfants (un grand merci
à « Children's World International » pour nous l'avoir
donné), donné quelques cours de jonglage et en règle
générale, joué avec les gens que nous rencontrions.

Les effets étaient surprenants : de jour en jour, les
irakiens nous disaient qu'ils n'avaient pas vu leurs
enfants rire depuis le premier jour de l'invasion par
la coalition.

« Certaines de ces filles, je ne les avais pas vu rire
depuis près d'un an et aujourd'hui elles riaient. Cela
me laisse penser qu'il y a encore de l'espoir » nous
confia un professeur d'école.

D'autres parents nous ont confié également que leurs
enfants faisaient des cauchemars toutes les nuits. Ils
étaient terrifiés par les soldats de la coalition et
leurs armes de destruction massive.
Mais depuis qu'ils avaient vu notre spectacle, ils
rêvaient des clowns.

Si vous donniez aux enfants des crayons de couleurs,
ils dessinaient toujours des avions lâchant des bombes
sur des maisons, des tanks, des armes, des morts, du
sang, des explosions.
Après notre passage, ils s'étaient mis à dessiner des
clowns, des jongleurs, des didgeridoos, des magiciens,
des échassières, avec des tas de couleurs qu'ils
n'utilisaient quasiment jamais.

Un journaliste irakien qui nous avait interviewés nous
dit que son fils de cinq ans n'avait pas arrêté de
parler du cirque depuis qu'ils nous avait vus la
veille. Il imitait les clowns. Il redécouvrait le
clown qui était caché au plus profond de lui depuis
toujours à cause de l'embargo, l'ancien régime, les
bombardements et maintenant l'occupation.

Nous avons également travaillé avec des organisations
irakiennes telles que « Happy Family », une troupe de
comédiens et de danseurs travaillant spécialement pour
et avec les enfants. Nous les avons aidés à entrer en
contact avec des troupes de théâtre et des groupes
d'enfants à l'extérieur du pays, notamment en
Angleterre, pour qu'ils puissent se faire aider
matériellement et financièrement.

Quelqu'un décrivit le cirque comme le meilleur « 
brise-glace » parce que nous arrivions, parfois sans
rendez-vous, et nous nous mettions à jouer avec les
gens. Nous nous retrouvions alors à nous promener avec
eux et voir à quel point leurs vies étaient précaires
et mornes.

Au camp squatté d'Al Shu'ala, dans la banlieue ouest
de Bagdad, nous sommes arrivés un jour de deuil. Une
petite fille de deux mois venait de mourir. « Elle est
morte à cause d'un rhume » nous dit Abu Ahmed, le chef
du village. Une couverture coûte aussi chère qu'une
grenade mais pour tous les milliards de dollars
dépensés pour la guerre et l'occupation, il n'y avait
aucun soutien matériel et humanitaire.

Il y avait dans le village deux bassins gorgés d'eaux
usagées provoquant des maladies aux habitants, les 800
enfants étaient les premiers touchés. Un plan
d'évacuation de ces eaux d'égout vers l'extérieur du
village coûtait trop cher aux résidants. Nous avons
fait un appel aux dons via internet vers la France,
l'Angleterre et les USA. En une semaine, nous avions
récolté assez d'argent pour financer les travaux dans
tout le village.

Oui, il y a des arguments contre le fait de construire
quoi que ce soit qui les bloquerait dans ces taudis
mais, compte tenu du déficit budgetaire du ministère
de l'intérieur irakien s'élevant à plus de 2,4
millions de dollars, personne n'est en passe de
reloger ces habitants. De plus, le nouveau
gouvernement les a déjà menacés d'éviction afin de se
réapproprier les terres pour les futures constructions
des multinationales étasuniennes. Les habitants de ce
camp, comme les centaines d'autres rien qu'autour de
Bagdad, allaient se retrouver dans un entrepôt à ciel
découvert, parqués comme des animaux, repartant de
zéro et vivant dans des conditions bien plus horribles
que dans leur propre camp.
Un projet de construction d'école pouvait alors
ralentir, sinon stopper, les tentatives d'expulsion.

De plus, 80 % des enfants du village, soit environ 600
vies innocentes, principalement les filles, ont été
obligés d'arrêter l'école depuis l'invasion parce
qu'il est trop dangereux de s'y rendre ou d'y passer
la journée. Marwa, une des petites filles du village
sachant parler un peu l'anglais, veut être médecin et
il n'y a que par la construction de cette école
qu'elle pourra peut-être y arriver.
En conséquence du manque d'activité physique une
grande majorité des filles souffrent de retards
développementaux, allant d'une étroite conscience de
l'espace au manque de coordination psychomotrice; et
c'est aussi cela que le cirque tentait de combler.

Nous nous étions alors engagés à les aider mais depuis
notre départ en avril 2004, la situation du pays avait
complètement dégénéré dans un chaos encore plus grand
et nous n'avons malheureusement pas pu les aider à
temps. Se faire financer par des étrangers pouvait
être très mal perçu par les résistants du quartier où
le camp se trouvait.
A l'heure actuelle, nous n'avons plus de nouvelles des
habitants de ce village.

Le jour où ils construisaient le système de vidange,
un des villageois demanda à Peat de le suivre afin
d'aller voir son fils Abbas. Abbas a quatre ans et
vous pouviez sentir la chair se décomposer avant même
d'entrer dans l'abri où la famille vivait. Par une
nuit froide, il s'était brûlé les jambes avec de
l'huile de paraffine chauffée sur une gazinière, leur
unique source de chaleur. Cela remontait à trois
semaines. Le medecin du village n'était pas passé
depuis un mois et ils n'avaient pas d'argent pour en
faire venir un ou acheter les médicaments. Lorsque
nous avons réussi à trouver un médecin pour qu'il voit
Abbas, ce dernier était à quatre jours de se faire
amputer les jambes et à une semaine de mourir à cause
des infections qu'il avait contractées.

Tellement d'histoires, comme passer les check points
au Kurdistan grâce à une cigarette qui se volatilise,
passer une nuit surréaliste dans un commissariat de
Bagdad, marchander nos visas de travail contre un
spectacle au ministère de l'intérieur kurde, faire des
bulles de savon en direction du pistolet d'un
policier, les émeutes d'enfants que nous avons pu
créer involontairement. Comme la bande d'enfants de la
rue, âgés entre 8 et 15 ans, avec lesquels nous avons
travaillé en premier dans un abri miteux à Bab
A-Sherji, un quartier pauvre de la capitale,
lorsqu'ils étaient encore dépendants au dissolvant, à
la colle, n'importe quoi qui pouvait les shooter,
lorsqu'ils étaient encore violents et dénués d'amour
propre.

Nous avons travaillé avec eux pendant trois mois,
depuis qu'ils ont été placés à moyen terme dans un
centre spécialisé. Parfois, nous les avons convaincus
de retourner à l'orphelinat alors qu'ils étaient
repartis dans la rue et dans leur squatt.
Asmaa, la directrice, nous dit que lorsque les enfants
jouaient au football, et lorsqu'ils marquaient un but,
ils levaient les bras au ciel et criaient « Boomchacka
 », le cri du cirque. Lorsque Jo partit d'Irak en mai
2004, sept d'entre eux venaient d'entrer à l'école. Ce
résultat positif fut un ensemble d'efforts de la part
de beaucoup de personnes et Boomchacka Circus, alias
Circus2iraq, en avait fait partie et cela nous
réjouissait.

Ce livre est également un témoignage de guerre vu par
les yeux non seulement de clowns mais aussi et surtout
de civils occidentaux présents sur le terrain. Mais
une grande place est attribuée aux paroles des civils
irakiens et leurs points de vue divers sur les
conséquences de l'occupation de leur pays. Leurs
déclarations, qui sortent rarement d'Irak, méritent
d'être révelées à chaque être humain vivant sur cette
planète et se doivent d'être diffusées gratuitement
sur internet. Parce que la liberté d'expression ne
peut s'acheter.

Toutes ces histoires, et bien d'autres encore, parfois
drôles, parfois tristes, parfois révoltantes, parfois
inimaginables, sont dans ce livre sous formes de
carnet de voyage raconté au quotidien. » (présentation de l'auteur)

 
© BiblioMonde.com