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Chambre noire (La)

par Jaouad M’didech

( Livre )
Eddif
février 2001, 254 p.

Préface d'Abraham serfaty

« Par ce récit, j’avais voulu surtout exorciser un passé démentiel qui m’habite toujours » déclare l'auteur.

Jaouad M'didech avait été un militant du mouvement d'extrême gauche, Illal amam, puis avait fini par rompre. C'est quelque mois après sa rupture qu'il a été arrêté et transféré à Derb Moulay Chérif, le tristement célèbre centre d'interrogatoires de Casablanca. Spécialisé dans les tortures et les interrogatoires, il était un passage obligatoire pour tout détenu d'opinion au Maroc.

« Depuis le jour où j’avais rompu avec toute activité militante clandestine, ma vie avait repris son cours normal. Débarrassé des oripeaux idéologiques et organisationnels qui étouffaient l’homme libre qui trépignait en moi, j’étais redevenu un citoyen anonyme délivré des mille et une contraintes d’une clandestinité écrasante, aspirant à se frayer sa route lui-même et en plein jour." Jaouad a coupé les ponts en avril 1974; dix mois plus tard, son passé repointe son nez. Il va être happé par une spirale où son destin va se décomposer. Un policier lui confisque son passeport sous un faux-prétexte. Il n’y prête pas une grande attention. Deux semaines après, il est convoqué au commissariat de l’aéroport. On le soumet à un interrogatoire en règle, dont il ne saisit pas trop la pertinence. Puis on le fourre, dûment menotté, dans une voiture qui le mène vers une destination inconnue. À ce stade du récit, la lumière s’évanouit définitivement pour laisser place aux ténèbres, dans lesquels le narrateur sera désormais englouti. On commence par lui bander les yeux, ensuite on l’isole dans un huis clos souterrain, après l’avoir soumis à la question, à coup d’arguments percutants.
"Les interrogateurs, jusque-là plus ou moins menaçants par le verbe, passèrent à l’acte. Je sentis une main puissante tomber comme une masse sur le cou, une autre m’empoigner vigoureusement par la nuque, me secouer, puis me tirer en arrière par les cheveux. Une main invisible parcourait frénétiquement mon visage, ma nuque, y libérant des petites décharges électriques. La fameuse gégène dont tous les militants parlaient." Vous avez bien lu, c’est bien de torture qu’il s’agit. Dans le sinistre commissariat du Derb Moulay Chérif, passage obligé à l’époque, la torture constituait une méthode quasiment mécanique de traitement des suspects.
Tout renseignement, même le plus anodin, justifiait que l’on usât de sévices pour l’obtenir. Et pour comble, elle est parfois administrée inutilement comme dans le cas de Jaouad, qui n’avait rien à révéler, ayant rompu, depuis belle lurette, avec le mouvement Illal amam, par ailleurs fortement cloisonné. N’empêche que la torture pleut dru sur l’ancien militant, jusqu’à épuisement total : "La douleur ressentie me faisait crier, hurler de toutes mes forces, supplier, beugler comme un taureau. Les coups continuèrent à pleuvoir. » Extrait d'un article de Et-Tayeb Houdaïfa (pour La Vie économique) qui cite des passages du livre.

Il est de ces prisonniers oubliés qui ont eu la vie sauve grâce aux révélations de Christine Daure-Serfaty, Gilles Perrault et d’autres à partir de 1989. Une décennie plus tard la publication de ce livre acclamée par la presse (non-officielle) prouve que le Maroc change et que les années noire de la dictature d’Hassan II ne sont plus qu’un souvenir que des hommes comme Jaouad M'didech ont encore à exorciser.

Sur la Toile

Voyage au bout de l’horreur : La Chambre noire, allusion à la funeste cellule où croupissait l’auteur-narrateur, est un livre insoutenable qui met à nu dans la part de bestialité inhérente à l’homme (Et-Tayeb Houdaïfa, pour La Vie économique).

Plus jamais ça ! par Mouna Hachim, Maroc-Hebdo international, Févier 2001.

 
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