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Colloques des simples et des drogues de l'Inde

par

( Livre )
Actes Sud
Collection Thesaurus
Langue d'origine : portugais
Traduit par Sylvie Messinger-Ramos, Françoise Marchand-Sauvagnargues et Antonio Ramos
2004, 736 p., 29 euros

ISBN : 2742747702

« Lorsque le livre de Garcia da Orta est imprimé à Goa, en 1563, la capitale de la vice-royauté du Portugal est encore la "cité dorée" décrite par les chroniqueurs et les voyageurs de toutes sortes qui, depuis sa conquête par Afonso de Albuquerque en 1510, viennent y chercher gloire, richesse et refuge aussi, pour certains.

Dans le cadre de cet avertissement, et bien que ce traité apparente par de nombreux points Garcia da Orta aux chroniqueurs, on ne peut réduire l’auteur à la simple catégorie des médecins botanistes; il est une de ces personnalités d’exception produites par les Découvertes portugaises, ces Découvertes qui n’ont pu être accomplies par ce petit pays que grâce au goût des sciences – maritimes, mais pas seulement –, à la curiosité et à l’expérimentation pragmatique.

Expérimentation : le mot revient souvent dans les déclarations de notre médecin physicien. Il a en effet étudié la médecine dans les universités de Salamanque et d’Alcalá de Henares, les plus célèbres d’Espagne. Là, il a lu, débattu, examiné les auteurs anciens : les Grecs et les Latins, les Arabes et les Persans. Il a, comme tous ses condisciples, ergoté sur telle traduction, sur telle description des simples qui constituent la pharmacopée de l’époque; il a lui aussi fréquenté les apothicaireries à la recherche de ces remèdes venus des Indes – ainsi que les Anciens appelaient toutes les terres inconnues –, les vrais, les “rectifiés” ou “sophistiqués” car, comme tous ses condisciples et ses maîtres, il ne les connaissait pas par lui-même.

Physicien du roi en 1521, exerçant durant cinq ans à Castelo de Vide, proche de la frontière espagnole où s’étaient établis de nombreux nouveaux chrétiens comme lui, la carrière et la vie de Garcia da Orta sont transformées lorsque, après quelques années passées à Lisbonne, il embarque en 1534 comme médecin personnel du nouveau capitão-mor (amiral) des mers de l’Inde, Martim Afonso de Sousa, son protecteur. À ses côtés, suivant ses campagnes militaires et diplomatiques jusqu’en 1538, Garcia da Orta découvre un monde encore très peu exploré, une société de colonisateurs culturellement moins développée, mais une partie du monde riche en produits appréciés et recherchés en Europe et au Proche-Orient : drogues, épices, pierres précieuses. Riche de son savoir, il le confronte – sans craindre de les critiquer – à celui des praticiens indiens mais surtout à celui des Maures et des Persans qui entourent Bahâdur Chah, le roi du Deccan devenu son ami et son patient.

Installé à Goa après le départ de Sousa, le médecin portugais poursuit ses recherches, ne croyant que ce qu’il voit ou ce que lui rapportent des "personnes dignes de foi". Disposant d’un jardin et d’un laboratoire en ville, disposant également de l’île de Bombay où il fait cultiver, entre autres, des manguiers, il appartient à l’Inde du XVIe siècle et son livre est le résultat de trente années d’études et d’observations non seulement des simples, des drogues et des matières médicinales de la région, mais également des différentes pratiques et de leurs effets comparés avec ceux obtenus suivant les préceptes anciens.

Médecin des grands personnages – Martim Afonso de Sousa revient comme gouverneur de 1542 à 1546 – et des petites gens, des Portugais, des métis casados et des Gentils, Garcia da Orta a, comme tous les physiciens de l’époque, été formé à la philosophie, et il ne manque pas de juger en philosophe les mœurs de la région : celles des fidalgos si portés sur la luxure, des banians qui s’interdisent d’attenter à toute vie et qui entretiennent un hôpital où ils soignent les oiseaux, des marchands tellement âpres au profit qu’ils ne se soucient guère de connaître les plantes dont ils tirent épices ou parfums, des négresses de sa maison qui consomment l’opium et se gavent de bétel, et jusqu’au comportement des éléphants, animaux fort admirables…

Soucieux de vérité expérimentée, il est un des premiers Européens à rapporter l’étendue des navigations chinoises, dires qui ne seront corroborés que bien plus tard, et s’il commet des erreurs – comme, entre autres, sur les distinctions qu’il fait entre les poivres –, il n’en demeure pas moins que la plupart de ses observations ont été avérées, comme l’a démontré le comte de Ficalho lorsque, en 1891, ce membre de l’Académie des sciences de Lisbonne s’attacha à la réédition du texte original en l’augmentant d’un appareil critique impressionnant d’érudition pharmacologique et philologique (que nous n’avons pas reproduit dans son intégralité car il aurait alors fallu, au risque de publier un autre livre, le compléter par les résultats des découvertes récentes). Ses recherches, fondées en particulier sur les textes des savants anglais ayant étudié l’Inde "anglaise", fourniront également au lecteur de la présente édition un état des connaissances à une autre époque cruciale, quand, après la classification des plantes réalisée par des naturalistes aussi célèbres que Linné ou Lamarck, il était possible de confronter les assertions du médecin de la Renaissance avec la science moderne.

Ficalho connaissait parfaitement les épitomés du livre de Garcia da Orta qui avaient été faits par Cristovão da Costa – lequel en avait donné une édition critique en castillan – et par Clusius (Charles de l’Écluse), qui avait mis en latin les parties capables de compléter son Aromatum et simplicium aliquot…, ce qui permit à Anibal Briganti de les traduire en italien et à Antoine Collin d’en donner une version française*. Il connaissait également les utilisations qu’en avaient faites des voyageurs comme Van Linschoten, Pyrard de Laval et d’autres encore. Il a donc voulu reproduire en fac-similé l’édition originale, en expurgeant les fautes d’impression trop criantes, mais en respectant la ponctuation et l’"écriture erratique" de l’auteur.

Pour établir l’édition d’aujourd’hui, il nous a fallu considérer plusieurs éléments. Tout d’abord, l’ouvrage imprimé en portugais avait été lui-même traduit du latin, langue dans laquelle Garcia Orta avait d’abord rédigé son ouvrage. À ce propos, il affirme que cette traduction a été faite pour rendre l’ouvrage plus accessible aux lecteurs de cette partie du monde; mais on peut se demander si la condition de nouveau chrétien de l’auteur et l’installation de l’Inquisition à Goa en 1560 – à laquelle le livre dut être soumis avant sa publication – n’y fut pas pour quelque chose. Cependant, Garcia da Orta pouvait-il prévoir alors qu’en 1580, douze années après sa mort, ce tribunal le condamnerait à être brûlé et que ses cendres seraient jetées au fleuve Mandovi ?

Pour revenir au texte, l’accumulation de points-virgules et de virgules véritablement "erratiques" devait être ordonnée. Ces choix étaient clairs, toutefois les plus exigeants ne furent pas les plus aisés à respecter : comment éviter tout anachronisme de vocabulaire quand une plante, un animal, un objet est connu en portugais grâce aux Découvertes et encore inconnu en France ? Il nous a bien fallu recourir à des dictionnaires postérieurs, comme celui de Littré ou de Larousse, mais chaque fois que nous l’avons pu, nous n’avons fait d’entorses à nos principes qu’avec le dictionnaire de Furetière, publié au XVIIe, tout en observant le devoir absolu que nous nous étions imposé : donner à lire un texte savant, certes, mais très souvent aussi plein d’humeur et d’humour. » (présentation de l'éditeur)

« Garcia da Orta est l'exemple parfait de ces élites de la mondialisation ibérique qu'étudie Serge Gruzinski dans les Quatre Parties du Monde. Juif, expulsé avec sa famille d'Espagne, il s'est réfugié au Portugal où, après s'être converti au catholicisme, il fait des études de médecine et de physique et, évidemment, de philosophie, laquelle est, dans sa version aristotélicienne, à la base de toute spécialisation. Au service du roi Jean III du Portugal comme médecin et physicien pendant quelques années, Orta quitte son pays d'adoption pour Goa où il arrive en 1534. Il continue à exercer sa profession de médecin et, en même temps, il répertorie et étudie les plantes médicinales orientales - aussi bien persanes, arabes, indiennes que chinoises. » (extrait d’un article de Jean-Baptiste Marongiu, Libération, 20 mai 2004)

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