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Fables de la mémoire. La glorieuse bataille des trois Rois

par Lucette Valensi

( Livre )
Le Seuil
Collection Univers historique
1992, 311 p., 24.54 euros

ISBN : 2020135051

La mémoire de la bataille d'Elksa el-Kebir de (Wâd al-Makhâzin, pour les Arabes et d'Alcàcer-Quibir, pour les Portugais) dite aussi bataille des trois Rois, car trois monarques y ont laissé la vie. L'auteur analyse comment cette victoire marocaine et cette défaite portugaise a été vécu par les deux nations.

En 1578, Sébastien, roi du Portugal, rassemble une armée chrétienne forte de dix-sept mille hommes pour conquérir le Maroc. Il peut compter sur l'alliance d'un des princes de la dynastie saadienne qui gouverne le pays, Muhammad al-Mutaxakkil. Chassé du pouvoir par son oncle, il espère le regagner grâce au soutien des Portugais, installés depuis longtemps dans plusieurs places fortes côtières : Ceuta, Tanger, Mazagan. Partie de Lisbonne le 24 juin, débarquée à Arzila, l'armée de Sébastien s'enfonce dans les terres à la rencontre de son adversaire, Moulay'Abd al-Mâlik.

La bataille a lieu le 4 août au voisinage de la rivière Wad al-Makhâzin. Après avoir un moment cru en la victoire, les Portugais sont mis en déroute et, chose tenue pour inouïe et mémorable par tous les chroniqueurs, les trois rois engagés dans le combat y trouvent la mort. « C'est un grand secret de Dieu que moururent, en l'espace d'une heure, trois grands rois dont deux étaient si puissants », écrit, deux semaines après l'événement, le médecin juif d'Abd al-Mâlik. Un captif portugais, détenu à Fès, souligne l'extraordinaire d'un « événement si nouveau et insolite, jamais vu ni jamais raconté dans aucune histoire du monde, de la mort de trois grands rois en une rencontre, l'un du côté des vainqueurs et deux du côté des vaincus ». À l'autre extrémité du monde méditerranéen, en Asie mineure, au coeur de l'Empire ottoman, le chroniqueur al-Djannâbi lui fait écho en déclarant : « Dans nulle autre bataille on ne vit, comme dans celle-là, périr trois rois à la fois. Louange à Dieu et à ses volontés. »

« Au point de départ, un événement : une guerre qui présente l'économie d'une tragédie classique. Elle se joue en quelques heures, en une seule bataille, qui s'achève par une victoire éclatante du Maroc sur le Portugal. Trois princes trouvent la mort au cours de l'affrontement. Guerre meurtrière, une des plus sanglante du XVIe siècle, elle marque un tournant décisif dans l'histoire du face-à-face entre islam et chrétienté. On sut partout qu'elle resterait gravée dans les mémoires. Quels souvenirs garde-t-on d'une grande guerre ? Qu'en retient-on quand on est vainqueur, comment oublier que l'on a essuyé une défaite , Qui transmet les souvenirs quand disparaissent les derniers témoins ? Et pourquoi ? Et pour qui ?

Dès les premiers échos de la bataille en 1578 aux derniers films qu'elle a inspirés au Maroc comme au Portugal, ce livre suit le fil du souvenir chez les descendants des vainqueurs et des vaincus, s'interroge sur les usages sociaux de la mémoire, et finalement sur les rapports qu'elle entretient avec l'histoire. » (présentation de l'éditeur)

« Pour les chroniqueurs arabes, enrôlés au service du vainqueur, Ahmad al-Mansûr, qui était le frère du roi mort, il s'agit de construire une mémoire officielle exaltant la victoire sur les chrétiens mais marquant également l'indépendance du prince saadien vis-à-vis du sultan ottoman.

Le récit de ses exploits trouve ses modèles dans la vie et les dits du Prophète désignant ainsi le prince comme élu et assisté par Dieu. Par rapport à cette narration autorisée, quelques chroniqueurs des dix-septième et dix-huitième siècles prennent leurs distances, soit qu'ils fassent large usage de motifs folkloriques, finalement entrés dans l'historiographie savante, soit qu'ils insistent, aux dépens du prince, sur le rôle essentiel des marabouts présents à la bataille.


Disputée entre le monarque et le saint, la mémoire de la bataille des trois rois suscite en terre marocaine une pluralité de récits : historiques, hagiographiques, folkloriques. Mais, curieusement, elle ne fait l'objet d'aucune célébration. Seules les communautés juives établies dans le nord du pays et habitées par le ressentiment contre ceux qui les ont expulsées de la péninsule ibérique fêtent la défaite du roi Sébastien lors du Pûrim de los cristianos, le premier elul de chaque année.

Le texte biblique est mobilisé pour donner la signification de l'événement : la dévastation de la communauté juive de Marrakech par Muhammad al-Mutaxakkil est identifiée à la destruction du Temple, le roi Sébastien à l'Hamam du Livre d'Esther qui a décidé l'extermination de tous les juifs, sa défaite à l'exécution de ce dernier. Comme Pûrim célèbre l'éloignement de la menace de destruction qui pesait sur Mardochée et les siens, le nouveau pûrim, institué par les rabbins après la bataille de 1578 (5338 dans le calendrier juif), rend grâce à Dieu d'avoir détourné un péril mortel.

Au Portugal, les lendemains de la défaite sont ceux du refus de mémoire. Ce n'est qu'en 1607 qu'est publiée la première relation en portugais de la bataille qui jusqu'alors n'avait fait l'objet que de textes manuscrits, accusant le roi de légèreté et d'imprudence. Malgré les inhumations réitérées de Sébastien (à Alcacer Quibir au lendemain de la bataille, à Ceuta, dans l'église des Trinitaires, en décembre 1578, à Belem, dans le couvent des Hiéronymites en novembre 1582), la croyance s'installe que le roi n'a point été tué sur le champ de bataille et qu'il fera retour, restaurant la grandeur du Portugal. Après d'autres, Lucette Valensi s'attache à comprendre le mystère du sébastianisme, ce messianisme puissant et durable qui convertit en mythe central de l'identité nationale le souvenir d'un roi vaincu.

Elle en montre les raisons : l'incertitude sur le sort du roi au soir de la défaite, l'opposition au roi d'Espagne qui, en 1580, s'est emparé de la couronne du Portugal laissée sans héritier, l'impossibilité du travail du deuil pour ceux restés en terre africaine. Le retour attendu, prophétisé du roi donne force à l'espérance : ceux que l'on dit morts ne le sont peut-être pas, et le royaume ne saurait demeurer longtemps entre des mains étrangères. Elle en marque, aussi, les récurrences : au Portugal où les faux Sébastien se multiplient jusqu'au début du dix-septième siècle et où la croyance prophétique resurgit dans chaque moment de crise (par exemple dans les années qui précèdent 1640 et le retour à l'indépendance ou lors de l'occupation des troupes napoléoniennes), mais aussi au Brésil où le mythe prend au dix-neuvième siècle la dimension d'une protestation sociale et d'une promesse eschatologique.

Le travail de la mémoire sur la bataille de 1578 ne se réduit cependant pas au sébastianisme, aussi important soit-il. A partir de lui, c'est toute l'histoire portugaise qui peut être pensée et écrite. Comme son roi, la nation et son peuple connaîtront la restauration de leur grandeur après le temps des épreuves voulu par Dieu. Le désastre d'Alcâcer a été annoncé : après seize générations, la félicité de la monarchie portugaise, commencée avec une autre bataille _ celle d'Ourique en 1139 _ devait être interrompue, pour mieux reprendre ensuite.

Chez les chroniqueurs du dix-septième, jamais ne faiblit la certitudedans le triomphe du Portugal, nouvel Israël, qui fondera le cinquième empire de la prophétie de Daniel. De là ce paradoxe, sans doute unique, qui lit dans une défaite accablante où le royaume perd son prince, sa noblesse et son indépendance, les signes indubitables d'une élection. Par un paradoxe quasi inverse, ce n'est que fort tard, après l'indépendance, que le Maroc réinventera la victoire de Wâd al-Makhâzin comme une date et un lieu qui fondent l'histoire nationale. L'interprétation en demeure d'ailleurs, comme dans les temps anciens, disputée entre la monarchie et les religieux. » (extrait d'un article de Roger Chartier, Le Monde 25 Décembre 1992)

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