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La guerre des enfants : 1914-1918

par Stéphane Audoin-Rouzeau

( Livre )
Armand Colin
2004, 253 p., 26.5 euros
Première édition : 1999
ISBN : 2200267320

Durant les années 1914-1918, la culture de guerre à l'usage des enfants fut partout appliquée : l'école dispense un code moral d'embrigadement systématique tandis que l'Église exalte et justifie la nécessité de l'engagement. Les loisirs, les jeux, les jouets gomment peu à peu l'espace du rêve inhérent à l'enfance pour éduquer et convaincre; les lectures mêmes - des « Livres roses pour la jeunesse » aux périodiques illustrés - exhortent le petit enfant au sens du devoir et du sacrifice : l'« enfant-héros » est né. C'est l'effort dont l'enfant fut l'objet qui est au centre de ce livre non seulement en Angleterre et en France mais symétriquement en Allemagne; et tout ce qui fut dessiné, écrit et composé pour lui. Dans la tourmente des conflits du XXe siècle et du début du siècle suivant, l'ouvrage de Stéphane Audoin-Rouzeau est précieux : il nous permet d'appréhender les mécanismes culturels contemporains des sociétés en guerre, mécanismes de propagande aujourd'hui banalisés, mais qui trouvèrent leur origine et leur impulsion dans le premier conflit mondial.

« Un fait divers est à l'origine de ce livre : en août 1916, une jeune domestique réfugiée de Meurthe-et-Moselle tue son nouveau-né en déclarant ne pas vouloir d'un enfant "né d'un père boche". Pour ce motif elle comparait le 23 janvier 1917 devant la cour d'Assises de la Seine. Malgré l'indulgence croissante des jurys en matière d'infanticide, indulgence qui s'appuie sur l'égarement et la non préméditation, le verdict d'acquittement, prononcé sous les applaudissements du public, est étonnant et ne peut se comprendre que dans le contexte culturel de la guerre. Les jurés n'ont pas entendu l'avocat général ou le président de la cour qui demandaient, avec circonstances atténuantes, l'application du droit. Ils ont suivi l'avocat de la défense, maître Loewel, qui emboîte la ligne de défense de la jeune fille, souligne le traumatisme du viol par l'ennemi et assimile cet infanticide à un véritable acte de guerre, supprimant un "petit Allemand", le représentant d'"une race de barbares qui a reculé les bornes de l'horreur". Dans sa conclusion, l'avocat évoque même un acte de représailles en traduisant ainsi la question à venir du président : "Joséphine est-(elle) coupable de n'avoir pas laissé vivre l'enfant de ceux qui ont tué vos fils ?". La presse reproduit fidèlement ces paroles après avoir brodé sur le malheur ou l'héroïsme de la petite lorraine; l'écrivain Georges Docquois enquête sur l'affaire et lui consacre un chapitre de son ouvrage La Chair innocente. L'enfant du viol boche paru la même année. Mais le débat reste alors circonscrit, moins souvent axé sur l'hérédité criminelle (dans la logique de maître Loewel) que sur le danger de l'inversion des valeurs morales en période de guerre ou sur le prix de la vie et les besoins démographiques. Ainsi le procès de Joséphine, qui constitue la première partie du livre, témoigne à la fois de la survie de modes de représentations issues des débuts de la guerre et explicitées dans la troisième partie (une guerre conçue comme l'affrontement entre des races biologiquement différentes) et de l'usure, sans doute dès 1916, de cette culture de guerre.

Entre les deux, Stéphane Audoin-Rouzeau tente, en historien, de rendre compte, avec les sources disponibles, du phénomène bien réel des viols de guerre, particulièrement nombreux _ même si une comptabilité précise est impossible à établir - lors des périodes d'invasion de 1914. » Françoise Thébaud, Clio, 22 mars 2003)



 
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