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La langue source de la nation : Messianismes séculiers en Europe centrale et orientale (du XVIIIe au XXe siècle)

par

( Livre )
Mardaga
1996, 539 p., 47 euros

Collection : Philosophie et langue - ISBN : 2870095643

Une anthologie proposée par Pierre Caussat, Dariusz Adamski et Marc Crépon

« L'Europe dont il est question ici est celle des nations humiliées qui, longtemps, n'eurent ni Empire, ni pouvoir militaire, ni pouvoir spirituel. Cette "autre Europe" est slave et germanique. Caussat, Adamski et Crépon lui consacrent une anthologie enrichie d'analyses et qui ne compte pas moins d'une trentaine d'auteurs. L'introduction justifie leur choix : "Le Centre (Allemands) échappe à l'Empire romain tout comme, globalement, l'Est (Slaves) se tient en dehors de l'Empire grec (Byzance)." Face à ces orphelins du pouvoir impérial, "l'Europe occidentale" est directement héritière de la romanité.

Si, dans l'histoire des nations chrétiennes, le rôle politique de la langue est à ce point névralgique, c'est sans doute aussi parce que le message divin s'y trouve inscrit. Et quand les deux "apôtres" slaves, Cyrille et son frère Méthode, au IXe siècle, traduisent la Bible du grec en slave commun, ils accordent d'emblée à un parler local le statut d'une langue sacrée. Face à un clergé effrayé par leur témérité, Cyrille et Méthode n'hésitent pas à mettre en cause le privilège des trois langues sacrées par l'Écriture (hébreu, grec, latin) en plaidant la cause de l'Esprit-Saint : "Comment n'avez-vous pas honte de n'admettre que trois langues et de vouloir que les autres soient sourdes et muettes ?" Quelques siècles plus tard, Jan Hus, le réformateur de Bohême, contribue à fixer la langue tchèque. Excommunié à deux reprises, brûlé vif en 1415, il pourrait, dit-on, être réhabilité par la grâce du Grand Jubilé de l'an 2000. En traduisant la Bible, Luther se fait aussi promoteur de la langue littéraire allemande.

Traduire la Parole de Dieu "messianise" la langue, source de la nation quand bien même ce messianisme politique se sécularise. Tel est l'axe privilégié par les auteurs de ce volume passionnant et ce qui lui donne toute sa cohérence. Les textes recueillis, traduits de l'allemand, du russe et du polonais, s'échelonnent entre la fin du XVIIe siècle (Leibniz) et 1923, date de la publication d'un essai de Troubetzkoy, La Tour de Babel.

À la fin du XVIIe siècle, le français s'impose comme langue de la diplomatie et partage avec le latin les honneurs de la philosophie. Leibniz d'ailleurs n'écrit aucune de ses œuvres majeures en allemand. Il n'empêche : sans jamais penser à "l'élimination des termes étrangers", cet esprit cosmopolite, qui rédige souvent en français, part en guerre contre ceux qui s'efforcent de "singer l'étranger" alors qu'il vaut mieux "être un original d'Allemand qu'une copie de Français". Pour lui, la question n'est pas anecdotique. Car il s'interroge avec d'autres sur les liens existant entre pensée, langue et histoire. Si pour Leibniz, la langue est "un clair miroir de l'entendement", et encore "le meilleur miroir de l'esprit humain", c'est parce qu'on pense dans les catégories de sa propre langue. Soudée à la nation, la langue est dès lors souvent considérée comme la meilleure source pour connaître les traits spécifiques de chaque peuple.

Sans être le nationaliste agressif trop souvent dépeint, Herder, le père du romantisme, a beaucoup contribué, quelquefois à son insu, à stimuler ce que sera le panslavisme au XIXe siècle. L'idée que la Providence divine veille sur une ronde "des peuples élus" suscitera l'espoir d'un destin messianique chez les Slaves à l'orgueil blessé. Quand la Pologne cesse d'exister comme Etat, en 1795, la langue et la religion deviennent l'unique lieu de l'identité nationale. Près d'un demi-siècle plus tard, en 1840, inaugurant son enseignement au Collège de France, Adam Mickiewicz (qui fut très lié avec Michelet et Quinet) proclame : "Tous les peuples ont prononcé leur dernier mot; maintenant, Slaves, c'est à notre tour de parler !" Il citait là le poète Jan Kollar, prophète inspiré qui meurt en 1852 après avoir redonné un nom, sa dignité et son avenir à la nation slovaque. Dans les mêmes années, Alexis Khomiakov, un des principaux idéologues slavophiles, croit en la pureté congénitale du russe, qu'il considère comme l'idiome le plus proche du sanscrit. En ce temps, en France comme partout en Europe, les études de linguistique "aryenne" et "sémitique" se développent dans les universités.

La tentation messianiste se retrouve du côté germanique, notamment avec Klopstock. Quant à l'incontournable Fichte des Discours à la nation allemande (1807-1808), son prophétisme montre à quel point le religieux peut épauler le "séculier". Un tel messianisme politique, où le prophète d'Israël est assimilé au philosophe platonicien et au saint chrétien, animera les élans de plus d'un peuple slave.

Nombreux se sentiront ainsi "appelés" à occuper la position imaginaire du peuple hébreu. Cette volonté légitime d'un droit à l'existence, écrit Pierre Caussat, "peut devenir aussi un prétexte à faire mourir".

Dans les mêmes années 1800, où Friedrich Schlegel déclare l'inégalité foncière des langues et des formes d'esprit qui s'y attachent, Wilhelm von Humboldt se dit au contraire convaincu que chaque langue singulière convertit en forme d'esprit ce qu'elle a en commun avec toutes les autres. Si, pour lui, la langue contribue à former notre regard sur les choses, "une pluralité de langues équivaut en fait à une pluralité de visions du monde". Au demeurant, pour Humboldt, qui veut faire de l'histoire culturelle, "tout ce qui concerne l'homme touche l'homme avec une égale proximité".

Ceux qui opposèrent une résistance farouche au nationalisme ambiant furent rarement entendus par la suite. Ainsi précisément Humboldt, ou le Polonais Baudouin de Courtenay, cet ancêtre oublié du structuralisme chez qui Saussure a tant puisé. » (extrait d’un article de Maurice Olender, Le Monde, 30 mai 1997)


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