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Mémoires d'empire : la controverse autour du « fait colonial »

par Romain Bertrand

( Livre )
Le Croquant
Collection Savoir/Agir
2006, 219 p., 18.5 euros

ISBN : 2914968205

Cet essai retrace l’histoire des débats et des mobilisations autour de la loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif » de la colonisation française, qui a pavé la voie à la montée en puissance du thème des « guerres de mémoire ».

Il s’interroge à cette fin aussi bien sur les stratégies des députés de la majorité, qui ont voté et défendu ce texte, que sur le discours et les tactiques des organisations militantes qui ont réclamé son abrogation. Revenant en détail sur les relations clientélaires entre les élus et les associations de « rapatriés » d’Algérie, il s’efforce de mettre au jour les processus politiques – non pas exceptionnels mais terriblement ordinaires – qui ont concouru à la « mise en controverse » du « fait colonial ».

Chemin faisant, il montre de quelle façon l’argument de la « République coloniale » brandi par les Indigènes de la République et les associations du mouvement autonome de l’immigration a été dévoyé pour imposer une grille de lecture spécifique des « émeutes urbaines » d’octobre-novembre 2005 – référées non plus à des problèmes concrets d’exclusion et de discrimination appelant une action (et une auto-critique) des pouvoirs publics, mais à d’élusifs ressentiments mémoriels. Il dresse de la sorte l’inventaire des mécanismes, et surtout des conséquences, de l’émergence d’un nouvel espace de débat où la « question (post)coloniale » en vient à éluder la « question sociale ».


« Le chercheur s’attache également à décrypter comment la défense de la thèse d’une colonisation en deux temps (celui de la conquête, brève et violente, auquel aurait succédé celui, plus long, de la mise en valeur), suscite en réaction la thèse d’une colonisation caractérisée par son essence – la violence –, ce qui n’est pas sans conséquences : rapportée à son essence, la colonisation n’a plus d’histoire, et cette "mise en suspens de l’historicité de la colonisation" permet la mise en équivalence, dans le discours politique, des “colonisés” d’hier avec les “immigrés” d’aujourd’hui. Bien des commentateurs de la crise des banlieues – qui intervient à la fin de cette même année 2005 – vont ainsi prêter à ses jeunes acteurs "une psychologie dont rien, dans leurs propres déclarations, ne permet d’établir la réalité". La révolte urbaine n’est plus portée "au compte d’une marginalisation sociale appelant un renforcement de la lutte contre le chômage et l’exclusion, mais d’une demande de repentance (…) Le discours sur l’origine ou sur la nature coloniale des discriminations contemporaines tend à reléguer au second plan leur analyse en termes de luttes sociales."
Un livre passionnant pour qui veut comprendre "la logique de fonctionnement ordinaire du système politique" français.
(Ariane Poissonnier, Chronique Livres de MFI, 24 novembre 2006)

« Le politiste Romain Bertrand, chercheur à la FNSP spécialiste de la période coloniale, revient aujourd’hui sur les débats autour de la loi votée par la majorité UMP. Si l’article qui voulait reconnaître officiellemment d’étranges bienfaits à la colonisation fut finalement abrogé, l’auteur signale son article 13 (toujours en vigueur) qui ouvre un droit à indemnisation aux partisans de l’Algérie française (et de l’OAS) dont le gouvernement n’a pas hésité à adopter les décrets d’application ! Au-delà du débat entre historiens dont il traite largement, l’ouvrage analyse de façon exhaustive la véritable "controverse autour du “fait colonial”" qui, durant l’année 2005, dépassa les milieux scientifiques et parlementaires, de la crise diplomatique franco-algérienne que provoqua cette loi à l’Appel des Indigènes de la République, jusqu’à la "crise des banlieues"…

Cette année fut donc celle d’une profonde remise en cause des interprétations dominantes qui avaient jusqu’alors cours en matière d’histoire coloniale. Or le travail de Romain Bertrand devient particulièrement complet lorsqu’il mêle sociologies politique et électorale (d’inspiration bourdieusienne de la meilleure facture), en décortiquant les logiques clientèlistes de certains élus méridionaux – de droite et de gauche – vis-à-vis des "rapatriés", et science politique, en étudiant l’offensive des députés UMP auteurs du texte, "dominés" au sein de leur groupe car récemment élus, et descendants de militants de l’Algérie française… Plus largement, il met en lumière la violente "guerre de paradigmes en matière de compréhension du “fait colonial”" qui se prolonge aujourd’hui dans un " essor de lectures politiques assimilant (…) “immigrés discriminés” d’aujourd’hui et “colonisés” d’hier ". Loin d’être close, la controverse autour du passé colonial français est bien un "cas d’école" en matière de "concurrences mémorielles", appelée inévitablement rebondir dans les années à venir. La force de cet ouvrage est en tout cas d’en montrer précisément les mécanismes. » (Olivier Doubre
Politis, Octobre 2006)

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