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Mortalité et causes de décès en Ukraine au XXe siècle

par

( Livre )
INED
Collection Cahiers de l'INED
2003, 422 p., 25 euros

ISBN : 2733201522

Un ouvrage collectif dirigé par France Meslé et Jacques Vallin (accompagné d'un cédérom)

Au cours du XXe siècle, l’Ukraine s’est trouvée confrontée à deux types très différents de crises sanitaires majeures. Dans les années 1930 et 1940 elle a subi de très lourdes pertes en raison de la famine, de la guerre et des troubles politiques. Des évaluations de pertes globales ont déjà donné une idée de l’ampleur de ces catastrophes mais elles ne distinguent pas la surmortalité de crise du déficit des naissances ni des pertes migratoires. Le rassemblement de toutes les sources statistiques existantes (état civil, recensements, dénombrements des personnes transportées et déportées, statistiques du Goulag, …) a fourni la base nécessaire à un patient travail de reconstitution, qui permet, pour la première fois, d’estimer précisément l’hécatombe en termes de nombre de décès et d’espérance de vie.

Ainsi sur un déficit démographique total de 4,6 millions de personnes dû à la famine et à la répression stalinienne des années 1930, la surmortalité de crise a provoqué à elle seule 2,6 millions de morts, réduisant au plus fort de la crise l’espérance de vie des hommes à 7 ans et celle des femmes à 11 ans. De même, aux pertes totales de 13,8 millions de personnes pour les années 1940, correspond une surmortalité de crise de 7,4 millions de décès s’étalant sur 7 ans avec une espérance de vie tombant aux pires moments à moins de 14 ans pour les hommes et à 20 ans pour les femmes.

Une fois passées ces crises des années 1930 et 1940, l’évolution sanitaire antérieure reprend son cours et, jusqu’aux années 1960, la mortalité recule profondément. Cependant, à partir de cette époque survient une crise d’un type nouveau provoquant un renversement durable des tendances passées : l’espérance de vie cesse complètement d’augmenter chez les femmes et d’année en année recule fortement chez les hommes. Les grandes fluctuations des années 1980 et 1990 ne sont qu’avatars supplémentaires autour de cette nouvelle tendance générale défavorable, puisqu’elles sont entièrement dues d’abord aux aléas de la campagne antialcoolique de 1985 puis à ceux du passage brutal à l’économie de marché. Le nouveau recul d’espérance de vie noté au cours des toutes dernières années du siècle indique au contraire, qu’en dépit du brouillage provoqué par ces fluctuations, la tendance reste, à long terme, à la détérioration.

L’accès aux archives et aux statistiques tenues secrètes jusqu’à la fin des années 1980 a permis aux auteurs de l’ouvrage de cerner les ressorts des évolutions ainsi observées depuis les années 1960 grâce à la reconstitution de séries à long terme de mortalité par cause. On trouvera dans cet ouvrage une analyse très fouillée de ces évolutions par cause et par âge et de leur poids sur les variations de l’espérance de vie. L’Ukraine, comme la Russie et les autres pays de l’ex-URSS, souffre d’une surmortalité sans précédents aux âges adultes et ce phénomène ne cesse de s’aggraver.

L’Ukraine a en effet jusqu’à présent été incapable d’aller au-delà de la maîtrise des maladies infectieuses. Alors qu’elle avait parfaitement réussi à rattraper en trois décennies le retard pris en début de siècle sur l’Europe du Nord ou de l’Ouest, elle a manqué son passage à la nouvelle phase de progrès sanitaires ouverte par les succès remportés sur les maladies cardio-vasculaires et les maladies de société, telles que l’alcoolisme et les morts violentes, dans les pays industriels. Cette nouvelle phase fait en effet, beaucoup plus que la précédente, appel à une stratégie sanitaire fondée non seulement sur le progrès technologique et sa diffusion (comme ce fut le cas des vaccins ou des antibiotiques) mais aussi sur la prise en charge par les populations elles-mêmes des conditions de leur santé, à travers notamment des changements de comportement. La société soviétique, hyper centralisée et réduisant à la portion congrue l’esprit d’initiative, n’était pas préparée à l’adoption de ce type de stratégie et cela explique vraisemblablement l’entrée en crise du système sanitaire soviétique à partir du milieu des années 1960, au moment où la lutte contre les maladies infectieuses n’y avait plus rien à envier aux pays de l’Ouest.

On aurait pu s’attendre à ce qu’avec la chute de l’empire soviétique et le passage à l’économie de marché, les politiques de santé s’orientent dans cette nouvelle direction et que l’espérance de vie reparte à la hausse, du moins au bout d’une certain temps dans les pays du bloc communiste. C’est bien ce qui s’est produit dans plusieurs pays d’Europe centrale, où, il est vrai, le processus de dégradation à long terme avait été moins sévère. Jusqu’à présent, au contraire, rien de tel ne se profile à l’horizon en Ukraine, pas plus qu’en Russie. Ces deux pays restent manifestement pour l’heure face à un grand défi pour l’avenir : continueront-ils à voir se réduire leur espérance de vie ou réussiront-ils enfin à renouer avec le progrès en créant l’environnement nécessaire au développement de nouveaux moyens de lutte contre les maladies de société et les maladies chroniques ainsi que les changements de comportement nécessaires à leur succès ?





 
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