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La prostitution coloniale : Algérie, Tunisie, Maroc, 1830-1962

par Christelle Taraud

( Livre )
Payot Librairie
2003, 495 p., 25 euros

ISBN : 2228897051

L’une des premières choses que fit l’armée française en prenant Alger fut de réglementer la prostitution. Au final, ce fut un échec. Pourquoi ? Que fut la violence sexuelle coloniale ? Comment des femmes passées de la domination masculine à la domination coloniale se sont-elles adaptées ? Comment ont-elles fait pour maintenir un lien fort avec leur société d’origine (par exemple en ce qui concerne la religion) tout en s’européanisant ? Quels liens les indépendantistes entretenaient-ils avec les prostituées ? Comment fonctionnaient les « quartiers réservés » et les fameux BMC, les bordels militaires de campagne ? Quels étaient les fantasmes érotiques des soldats ?

Ce livre est la première étude d’une telle ampleur chronologique (un siècle), culturelle et géographique (l’ensemble du Maghreb) sur ce sujet à la fois très complexe et très actuel. Très richement illustré, brassant des sources très variées (archives judiciaires et militaires, témoignages, littérature, articles de presse, films et documentaires d’époque, etc.), il explique ce que fut réellement la prostitution coloniale, qui étaient les personnes impliquées, et sur quels fantasmes elle reposait.

« La prostitution coloniale rompt avec la tradition maghrébine car, contrairement à une idée répandue, elle ne s'installe pas sur un terrain vierge : les prostituées, courtisanes, esclaves, danseuses, "filles de réjouissance" et concubines de harem appartiennent à la société précoloniale. L'auteure en dresse un tableau bien idyllique : la prostituée n'est ni honteuse, ni marginale, ni rejetée avant les années 1850; à l'en croire, elle ne serait ainsi perçue qu'à l'aune de critères européocentristes. Mais l'historienne n'adopte-t-elle pas ainsi la posture inverse, en idéalisant tout ce qui relève de la société maghrébine pour mieux fustiger la rupture qu'imposent les colonisateurs par le réglementarisme de la prostitution, dans l'irrespect de la loi religieuse ? (…)

L'espace prostitutionnel, perçu comme un lieu de possible résistance, provoque des rencontres impensées entre les "prostituées européanisées", "la jeunesse explosive" et le jeune nationalisme "évolué". Pourtant, les prostituées, aisément manipulables par la police, deviennent les "victimes expiatoires" des mouvements de libération qui les accusent de "collaboration charnelle". L'auteure en conclut que l'humiliation subie à travers la prostitution coloniale participe du recroquevillement de l'Algérie, née de la guerre "sur un vieux modèle de parité entre frères dont les femmes, y compris les patriotes, sont exclues". Ce livre novateur ouvre à de nouveaux questionnements, il est à l'évidence appelé à devenir une référence, en dépit d'une certaine lourdeur d'écriture. " (extrait d’un article de Yannick Ripa, Libération, 11 décembre 2003)


« À la fois "vectrices d'échanges autant qu'enjeux de conflit", "interfaces entre communautés" ou encore "êtres de l'hybridation", ces femmes, on le devine, mènent une vie constamment ponctuée par la transgression et le respect de la loi, le reflet, dit l'auteur, d'une "cohabitation des contraires".
En rupture avec certaines obligations religieuses, éloignées des traditions ancestrales, elles s'aménagent néanmoins une religion située elle aussi entre sacré et profane, simple et peu contraignante. Comme tous les marginaux, c'est dans les "zaouias" qu'elles trouvent réconfort et protection. Le professeur Abdelwahab Bouhdiba avait déjà noté, dans son incontournable La Sexualité en Islam (1975), que les rues et quartiers réservés de Kairouan sont souvent situés à proximité des "zaouias".

Pourtant, bien qu'elles soient sans cesse marginalisées et stigmatisées, les femmes soumises appartiennent à un univers qui peut paraître un huis clos, et pourtant c'est un univers révélateur, très sensible aux transformations économiques et sociales. Parce qu'il est justement situé au "croisement de l'ici et de l'ailleurs, de ce qui est permis et de ce qui est interdit, de ce qui peut être vu et de ce qui doit être caché", l'univers prostitutionnel est un étonnant mélange de modernité et de tradition, un endroit de brassage ayant ses propres us et coutumes et même son propre idiome argotique.

Peut-être, comme nous l'avons dit plus haut, cette étude va-t-elle susciter des phénomènes de chapelle, il n'en demeure pas moins vrai qu'il s'agit là d'une thèse d'Etat, c'est-à-dire une oeuvre scientifique, pénétrante, comportant plusieurs notes, une riche bibliographie et un index des lieux et des noms, appelée à enrichir l'histoire sociale du Maghreb. » (extrait d’un article de Rafik Darragi, La Presse (Tunis), 15 décembre 2003)

Cet ouvrage est tiré de la thèse de l'auteure soutenue à l'Université Paris I, sous la direction de Daniel Rivet.

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