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Le scandale des arts premiers

par Bernard Dupaigne

( Livre )
Mille et une nuits
2006, 261 p., 16 euros

ISBN : 284205962X

Le président de la République, Jacques Chirac, rencontra en 1992 à l’île Maurice l’« expert en arts primitifs », Jacques Kerchache, auto-proclamé meilleur expert au monde et auteur en 1990 d’un manifeste intitulé Pour que les chefs-d’œuvre du monde entier naissent libres et égaux – qui militait pour l’introduction de l’art africain et océanien au Louvre. Le destin du musée de l’Homme (au Trocadéro) et du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie (à la porte Dorée) en fut bouleversé.

Quatorze ans après, voici que se dresse au bord de la Seine, en zone inondable, un palais consacré à ces arts. Dans une débauche de luxe inouï, entourés d’images et de « dispositifs interactifs », 4 000 objets sacrés « chefs-d’œuvre de l’Humanité » vont être exposés à l’admiration sans réserve et à la « jouissance esthétique » du public, à compter de juin 2006. Le musée des Arts d’Afrique et d’Océanie est transformé en « Cité de l’émigration »; le musée de l’Homme a fermé ses portes au public.

Le nouveau musée est superbe. Mais tiendra-t-il ses promesses ? Alors qu’il semble vouloir se contenter de gérer les découvertes et les achats effectués il y a un siècle par d’autres, maintenant méprisés.

Et, surtout, fallait-il dépenser autant d’argent pour une construction nouvelle, alors qu’un musée de l’Homme rénové aurait pu faire l’affaire pour un coût deux à trois fois moindre ? Et que deviendront les 300 000 objets non exposés ? Le nouveau musée ne suivra pas les créations contemporaines des artistes d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie. Tous ses personnels seront des intérimaires, recrutés en contrat à durée déterminée. Que pourront-ils apporter de nouveau ? Et que deviendront les très riches collections consacrées aux cultures européennes ?

Le musée quai Branly aura coûté à l’ouverture, en frais de construction et de fonctionnement, 400 millions d’euros, soit 100 000 euros par objet d’art présenté. Est-ce bien raisonnable ?

À la faveur d’un mouvement qui conjuguait, au début des années 1990, spéculation sur le marché de l’objet d’art africain, considérations post-coloniales, vieillissement du musée de l’Homme et crise de son administration par ses ministères de tutelle, Jacques Chirac a décidé de marquer de sa pierre muséale la capitale, à l’instar de ses prédécesseurs. Ce serait les « arts premiers » – concept censé restituer de la dignité aux pièces collectionnés sans l’étiquette scientifique. Bernard Dupaigne relate dans le détail l’histoire de sa genèse, les luttes du pouvoir et d’influence, la guerre des administrations… Quand les énarques se mettent à faire des musées, peut-il en être autrement que d’observer la réalisation d’une grande et coûteuse aberration ?

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