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Thessalonique, chroniques d’une ville prise

par

( Livre )
Anacharsis
Langue d'origine : grec
Traduit par Paolo Odorico
2005, 352 p., 22 euros

ISBN : 2914777183

Trois auteurs grecs du Moyen Âge racontent dans le détail trois prises de la ville de Salonique à des époques différentes (Xe, XIIe et XVe siècles)

En l’an 904 les pirates Sarrasins de Crête, commandés par le renégat Léon de Tripoli surgissent devant Thessalonique, pillent la ville et réduisent ses habitants en esclavage ; en 1185, ce sont les Normands de Sicile qui se livrent aux mêmes massacres; en 1430 enfin, les Turcs mettent la ville à sac et en prennent définitivement possession. De ces trois événements catastrophiques nous rendent compte trois témoins oculaires, Nicétas Caminiatès, Eusthate de Thessalonique et Jean Anagnostès. Tous trois ont connu les prémisses de l’assaut, l’installation du siège, la défense rageuse des habitants, la fuite des défenseurs, l’irruption brutale des assaillants, le meurtre et l’incendie, la capture enfin, et pour certains l’évasion hors des ruines.

Les récits formidablement saisissants qu’ils nous livrent sont comme la relation d’un même scénario trois fois répété, le scénario partagé partout et toujours par les villes assiégées enlevées par la force. Le déchaînement de la furie des attaquants, l’effroi des habitants, le courage ou la lâcheté des uns ou des autres, les sacrilèges, les carnages, les humiliations imposées par les vainqueurs se reproduisent à des siècles d’intervalle dans les mêmes rues, les mêmes places, sous les mêmes cieux. La violence dont chacun de nos narrateurs est victime a le même visage derrière le masque des Sarrasins, des Normands ou des Turcs.

Pourtant, dès lors qu’ils passent de l’expérience vécue à l’écriture, les enjeux littéraires prennent le pas sur la restitution de l’événement. Le traumatisme subi, comme apprivoisé par l’exercice d’écriture, devient instrument d’une vindicte réorientée. Sous couvert d’élaborer un écrit de mémoire, une histoire de la prise de Thessalonique, nos auteurs accusent, désignent des coupables, instruisent le procès de ceux qui, selon eux, sont responsables de la catastrophe ; ou encore ils exposent leur déchéance personnelle et en appellent à la compassion du lecteur.

Comme si l’outrage des violences infligées par les barbares - qui sommes toutes n’agissent que conformément à leur nature -, devait être recyclé dans des réquisitoires impitoyables contre le pire ennemi, celui de l’intérieur, afin que puisse s’exprimer la détresse des vaincus. Est alors clouée au pilori la soldatesque des défenseurs incapables de la ville, qui se sauvent par les égouts ou font cause commune avec l’ennemi, de même que sont évoqués les affronts, les offenses et les atteintes à la dignité des captifs abandonnés à leur sort. Le récit des malheurs collectifs se trouve inséré dans la trame plus intime des souffrances individuelles, et les blessures ne peuvent au fond être extériorisées que dans ces morceaux de littérature. Le récit historique byzantin, saturé de formules obligées, de thèmes forcés et de convenances stylistiques, se libère et atteint ici à la dimension d’un exorcisme contre la violence, devient le contexte d’émergence d’une littérature surgie de l’émotion.

Présentation : Paolo Odorico



 
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