BiblioMonde

Victoire endeuillée (La)

par Bruno Cabanes

( Livre )
Le Seuil
Collection Univers historique
2004, 550 p., 27 euros

ISBN : 202061149X

La sortie de guerre des soldats français (1918-1920)

Le 11 novembre 1918 marque l'arrêt des combats sur le front occidental. Mais, pour cinq millions de soldats français, ce n'est pas encore la fin de la guerre. Il leur faut attendre longtemps avant d'être démobilisés et pouvoir revenir dans leur famille. Cette histoire de la sortie de guerre, jusqu'ici méconnue, nous permet de découvrir des combattants épuisés, impatients de rentrer chez eux, et résolus cependant à ne pas accepter une paix hâtive. La haine de l'ennemi se manifeste alors avec force, et la violence de la « culture de guerre » est portée à son apogée. On imagine les soldats et les civils communiant dans la joie de la victoire. Il n'en est rien, et la fracture entre le front et l'arrière n'a jamais été aussi forte. L'armée française en 1918 est une armée victorieuse. C'est aussi, avant tout, une armée en deuil.

« Si tous les combattants n'ont pas été, certes, incorporés ensemble, tous ne quittent pas l'uniforme en même temps. L'arbitraire semble présider à la désignation des bénéficiaires. Il en est qui attendent des mois avant d'être libérés, ce qui ajoute au sentiment d'injustice. À la mi-avril 1919, trois millions sur les cinq millions de mobilisés ont été renvoyés chez eux, mais, les discussions de paix se heurtant aux récriminations des pays de l'Entente, la France suspend sa démobilisation. Il en est même, les dernières unités de l'armée d'Orient, qui ouvrent un autre front, du côté d'Odessa, face à un nouvel ennemi, le bolchevik. Géographiquement tenus à l'écart, ils se sentent moralement marginalisés. Quant aux prisonniers restés en Allemagne, empêchés d'être rapatriés en raison de la désorganisation des transports dans un pays vaincu, ils savent qu'ils ne seront pas traités avec la même ferveur que les autres. Non seulement la suspicion pèse sur les circonstances de leur capture, mais, privés de combat, à quel titre peuvent-ils réclamer leur part dans la victoire ? "Un chagrin qui ne s'éteindra qu'avec moi", dira de sa détention outre-Rhin le capitaine de Gaulle.

La paix sur le terrain n'a pas entraîné la paix dans les cœurs. L'occupation de l'Allemagne, sitôt l'armistice conclu, gonfle les acteurs de haine et de violence. On s'en prendra aux femmes allemandes pour châtier le "Boche" dans son honneur... Et il ne faut pas croire que la reconquête de l'Alsace et de la Lorraine s'est déroulée dans l'ivresse de retrouvailles longtemps rêvées. Car que faut-il espérer de ces populations "bochisées" - le terme revient souvent dans la correspondance des pioupious - qui ont perdu l'usage du français et dont les protestations de fidélité à la mère patrie, après un demi-siècle de germanisation, paraissent à beaucoup des grimaces convenues ? Et comment reconnaître les Alsaciens et les Lorrains des Allemands ? Des commissions de triage ordonnent les expulsions sur des critères qui apparentent ces opérations, mises en scène sous les huées et les crachats, à des procédures de nettoyage ethnique. Tristes lendemains de victoire. La paix n'a pas résisté au traumatisme de la guerre. Au-delà des clichés sépia de flonflons et de drapeaux claquant au vent, Bruno Cabanes démontre avec conviction que le 11 Novembre n'a pas été la même date pour tout le monde. » (extrait d'un article de Daniel Bermond, Lire, mai 2004)

____________________________________________

Si vous commandez ce livre à partir de cette page, BiblioMonde touchera une commission et vous participerez ainsi au financement du site.





 
© BiblioMonde.com