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Conséquences des traités de paix de 1919-1920 en Europe centrale et sud-orientale

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INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES
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« Comment résumer le paysage du monde en 1918 ?

L'Angleterre et la France sont redevenues très traditionalistes. L'Allemagne est en pleine ébullition. La Russie est en guerre civile et subit l'intervention étrangère. Clémenceau et Churchill jugent qu'il faut en finir avec la révolution russe. Ils envoient des corps expéditionnaires mais, petit à petit, ils craignent la contagion et ils ramènent les troupes. Les Américains, eux, ont surtout débarqué en Extrême-Orient pour empêcher les Japonais de prendre un bout de la Sibérie, pas pour empêcher les Russes d'être révolutionnaires; ils s'en fichent, à l'époque. Quant à l'Autriche-Hongrie, elle a explosé. Elle n'existe plus, tout comme l'Empire turc. La Hongrie était déjà pratiquement autonome. La Tchécoslovaquie est créée contre l'avis des Sudètes allemands, qui ne voulaient pas être Tchèques. France, Angleterre, Etats-Unis et Italie découpent l'Europe en violant leurs propres principes : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Beaucoup pensent pourtant, à ce moment-là, que l'on reconnaît leurs droits...

C'est entièrement faux. L'exemple le plus probant est celui de l'Autriche : à la veille de l'armistice, les Autrichiens avaient demandé à être rattachés à l'Allemagne. Or, on leur refuse ce droit. Pourquoi ? Parce que l'Allemagne aurait été plus forte qu'en 1914. On ne pouvait pas accepter que le vaincu s'agrandisse, conformément au but de la vieille unité allemande du XIXe siècle ! Ainsi, à chaque clause du traité de Versailles, on découvre que le principe de Wilson du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est appliqué aux vainqueurs, jamais aux vaincus. Au lieu d'être un principe équitable, c'est la loi du plus fort. Au moment de la paix, tous ces principes pour lesquels les soldats étaient censés se battre n'ont pas été respectés du tout.

La politique à l'égard de l'Allemagne va être extrêmement contraignante.

Oui. Or, pour l'Allemagne, l'armistice, puis la paix, sont foncièrement injustes. Pour des raisons psychologiques, d'abord : n'ayant jamais été envahis, les Allemands estiment qu'ils n'ont jamais perdu la guerre. Etre traités comme des vaincus leur semble inadmissible. A Berlin, les 10 et 11 novembre, les civils accueillent leurs troupes en vainqueurs : drapeaux, chansons, jeunes filles qui les embrassent... Quand ils apprennent les conditions de l'armistice, ils ont le sentiment très fort d'avoir été trahis par le gouvernement social-démocrate. Puis vient le traité de Versailles : là, ce qui choque les Allemands, c'est d'être jugés seuls responsables de la guerre et de ses crimes. Cela, ils ne peuvent l'admettre. Pour eux, le traité de Versailles est un diktat : toute la propagande hitlérienne va s'appuyer là-dessus. En 1918, en réalité, toutes les conditions d'un nouveau conflit sont remplies.

Peut-on dire qu'aujourd'hui, nous payons encore les conséquences de ce conflit ?

Oui, et avec des intérêts composés. On peut penser que la Deuxième Guerre mondiale constitue la facture du traité de Versailles. Mais il ne faudrait pas oublier les autres traités, Saint-Germain, Trianon, Sèvres, qui sont à l'origine de la création du Liban, de la Syrie, de l'Irak, de la Palestine, de la Yougoslavie... Alors que Versailles est devenu un astre mort, ces petits traités sont des astres vivants : ce sont eux qui nous explosent dans les mains en ce moment. » (Marc Ferro, extrait d'un entretien avec Bernard Frederick, L'Humanité, 10 novembre 1998)



 
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