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La destruction des juifs d'Europe

par Raul Hilberg

INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES
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Il est des très grands ouvrages que les lecteurs n'appellent plus par leur titre, mais par le nom de leur auteur. Le Hilberg est de ces quelques-là. Il s'agit, il est vrai, de l'ouvrage de référence sur le génocide. Raul Hilberg n'a pas voulu traiter seulement de la dimension éthique de la Catastrophe : « indicible », « innommable », « passage à la limite de l'humanité, » a-t-on répété, le génocide est d'abord - on l'oublie trop souvent - un fait historique.

«  Au moins 1 million de juifs sont tués de façon "artisanale" par les Einsatzgruppen, les "équipes mobiles de tuerie" — selon l'expression de l'historien Raul Hilberg — qui suivaient l'armée allemande dans sa progression en Russie, "liquidant" systématiquement les populations juives comme à Babi Yar près de Kiev. Mais ces massacres au fusil et à la mitrailleuse posaient des problèmes de "rentabilité". Durant l'été 1941, les nazis ont commencé à convertir des camions en chambre à gaz en utilisant les gaz d'échappement. Puis ils créent en Pologne, dans les camps de Chelmno puis de Belzec, des installations permanentes pour le gazage au monoxyde carbone. Jusque-là "régional", le génocide devient après Wannsee systématique dans tous les territoires contrôlés par le Reich. La "solution finale" est mise en place."Elle procéda par étapes échelonnées dont chacune résulta de décisions prises par d'innombrables bureaucrates au sein d'une vaste machine administrative", écrit Raul Hilberg dans sa somme incontournable sur la destruction des juifs d'Europe. Pays par pays, il fallut d'abord définir les juifs, puis les rassembler, les déporter et enfin les assassiner. Une fois lancé, le système fonctionna jusqu'au bout s'acharnant à faire faire traverser en Europe les convois de déportés et à faire marcher les chambres gaz alors que les Alliés avaient déjà débarqué et que le Reich s'effondrait. » (extrait d'un article de Annette Lévy-Willard et Marc Sémo, Libération, 20 janvier 2005)

« Quand, à l'âge de 22 ans et demi, j'ai décidé d'écrire sur ce sujet, j'ai construit un plan de vingt-deux pages, et c'est celui que j'utilise encore aujourd'hui. J'avais décidé de décrire, du début à la fin, comment tous ces gens avaient trouvé la mort au terme d'un processus qui s'est étalé sur douze ans. J'ai vu tout de suite qu'ils n'avaient pas de plan au départ, ils n'ont jamais vraiment eu de plan : en 1933, ils ne savaient pas ce qu'ils feraient en 1935, en 1935, ils ne savaient pas ce qu'ils feraient en 1938... Je ne fais pas partie de ces gens qui disent : Hitler savait dès le début ce qu'il allait faire. Il n'y avait pas de plan, mais il y avait une structure, et des étapes.
Première étape : définir le terme « juif », pour que les bureaucrates puissent appliquer la loi. Ça n'a été fait qu'en 1935. Avant, ils disaient non-aryen, c'était imprécis. Une fois qu'on a défini comme juif quelqu'un qui a trois ou quatre grands-parents juifs, c'est beaucoup plus simple. Ensuite, la confiscation des biens, étape n° 2. Puis le port de l'étoile jaune et la concentration dans les ghettos, étape n° 3. Et après ? On déporte, mais qui va être déporté en premier, et en second ? Comment envoyer ces gens dans les camps, c'est une entreprise énorme, surtout quand on n'a pas le budget pour. Ces étapes, je les ai vues dès le début, ce qui manquait, c'étaient les preuves, les documents. Ça m'a pris cinquante-huit ans. » (Raul Hilberg, intérogé par Libération, octobre 2006)

« En presque soixante ans de recherches, je peux vous assurer que j'ai vu très peu de directives. On s'imagine qu'en régime totalitaire les individus passent leur temps à recevoir des ordres et à devoir y obéir. C'est faux. Dans toute bureaucratie, les gens prennent beaucoup plus d'initiatives qu'on ne croit. Ils se demandent ce qu'ils doivent faire pour se conformer à ce qu'ils supposent être la volonté de leurs supérieurs hiérarchiques. Le processus de destruction résulte de cette sorte d'émulation à tous les niveaux.

Il n'y avait pas de schéma directeur préétabli. Quant à la question de la décision, elle est en partie insoluble : on n'a jamais retrouvé d'ordre signé de la main d'Hitler, sans doute parce qu'un tel document n'a jamais existé. Je suis persuadé que les bureaucraties sont mues par une sorte de structure latente : chaque décision en entraîne une autre, puis une autre, et ainsi de suite, même s'il n'est pas possible de prévoir exactement l'étape suivante. Dans cette optique, la vraie question est celle du point de non-retour, en l'occurrence de la date après laquelle tant de massacres avaient été commis qu'il n'était plus possible d'enrayer la machine. Ce point de non-retour a été atteint selon les endroits à différents moments. C'est en Ukraine qu'il l'a été en premier, en août 1941. A cette date, les projets d'émigration massive, notamment vers Madagascar, avaient été abandonnés et, pour résoudre les problèmes posés par la concentration des juifs, l'extermination sur place s'est imposée comme l'ultime solution de la "question juive". Quelques semaines plus tard, les premières chambres à gaz ont été construites, et les Allemands n'avaient pas l'intention de les laisser vides... » (Raul Hilberg, interrogé par Le Monde, 20 octobre 2006)

Les victimes par pays, selon les frontières d'avant guerre

- Pologne jusqu'à 3 000 000

- URSS plus de 700 000

- Roumanie 270 000

- Tchécoslovaquie 260 000

- Hongrie plus de 180 000

- Lituanie jusqu'à 130 000

- Allemagne plus de 120 000

- Pays-Bas plus de 100 000

- France 75 000, (2500 déportés retrouvèrent la France après la libération des camps selon Annette Wieviorka, Auschwitz 60 ans après, Edition Robert Laffond)

- Lettonie 70 000

- Yougoslavie 60 000

- Grèce 60 000

- Autriche plus de 50 000

- Belgique 24 000

- Italie (Rhodes comprise) 9000

- Estonie 2000

- Norvège moins de 1000

- Luxembourg moins de 1000

- Dantzig moins de 1000

Total : 5 100 000

« La Destruction des juifs d'Europe n'est toujours pas traduite en hébreu. Pourquoi ?

En novembre 2004, j'étais invité à une conférence à Jérusalem. Un jeune journaliste m'a demandé pourquoi aucun de mes livres n'était traduit en hébreu. Je lui ai dit : "Demandez aux gens de Yad Vashem" (le Mémorial des martyrs et héros de l'Holocauste, ndlr). Il était jeune, il a demandéet a eu une réponse évasive ("On y pense"), mais le dernier jour de la conférence, une responsable de Yad Vashem est venue me voir et m'a dit : "Nous allons faire cette traduction. Pourquoi pas avant ?" D'abord, parce que les Israéliens ont toujours voulu être au centre des études sur l'Holocauste. Ils voulaient être la voix définitive et exclusive. Ensuite, ils avaient une idée sur la manière dont l'Holocauste devait être présenté. L'Institut Yad Vashem a été fondé pour garder la mémoire du martyre et de l'héroïsme. Sauf que, si vous cherchez la définition de l'héroïsme dans n'importe quelle langue, ça ne correspond pas à plus de 1 % des victimes. Parce que les juifs n'ont pas eu le choix. Ce qui se disait, c'était : "Ne provoquez pas les Allemands, ce serait encore pire." Mais Yad Vashem voulait de l'héroïsme pour que les Israéliens ne rejettent pas les juifs européens. Pour les jeunes Israéliens, c'étaient des lâches, et c'est pour ça qu'ils avaient été tués, eux se seraient défendus. C'est naturel : Israël a été créé pour être l'opposé de ce qu'étaient les juifs de la diaspora. Les Israéliens allaient s'armer, ne pas compter sur les autres, ni sur les lois, Dieu, rien de tout ça. Ils n'attendraient pas d'être attaqués, ils frapperaient avant. Du genre : que personne ne s'y trompe, si quelqu'un croit qu'il peut prendre deux otages et s'en tirer comme ça, il va voir, on bombarde. Mais, en même temps, ils ne voulaient pas laisser croire que leurs cousins d'Europe étaient une bande de minables. Donc, ils ont mis cet accent sur la résistance. Pas moi. Je ne dis pas qu'il n'y a rien eu, il y a eu quelques résistants, quelques Allemands tués, mais pas grand-chose.

Ça a pris deux générations pour mûrir, pour que les Israéliens se disent : les Américains font de la recherche, les Allemands et les Français aussi. On commence même à voir des recherches dans des endroits très inattendus, comme la Roumanie et la Hongrie. Les Israéliens ne peuvent plus monopoliser la recherche. Maintenant, c'est un siècle nouveau, un monde différent, on apprend qu'on ne peut pas se contenter d'envoyer des avions et de détruire des villes, on apprend qu'on ne peut pas toujours dire : nous, et seulement nous, savons ce qui est arrivé. C'est la maturité. » (Raul Hilberg, interrogé par Libération, octobre 2006)



Sur la Toile

Une carte des victimes de la Shoah par pays

Le mémorial de la Shoah (fr.)

Site allemand sur la Shoah

Le mémorial de Whashington (angl.)

Une encyclopédie de l’Holocauste (fr.)

Yadvashem : le mémorial de Jérusalem (créé en 1953 pour préserver et diffuser la mémoire des victimes juives et des héros de l'holocauste, met à la disposition des internautes quantité de documents) (angl.)





 
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