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Musulmanes et modernes : Voile et civilisation en Turquie

par Nilüfer Göle

INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES
« Pour l’auteur, la place de la femme dans la société apparaît en fait comme un sujet d’affrontement entre deux choix de société, de civilisation. Pour les modernistes, l’essence de la civilisation occidentale est moins dans ses techniques que dans sa culture. Les principes de liberté et de rationalité ouvrent la voie au progrès tandis que les traditions islamiques s’y opposent, et libérer les femmes, les faire accéder au rang d’être humain c’est ouvrir la voie du progrès. Pour les islamistes, sans la pureté morale des femmes et leur fidélité aux règles religieuses, "la communauté s’effondrera et la vie sociale sera grandement endommagée". Pour les deux courants de pensée, l’essentiel tourne donc autour de la définition de l’identité sexuelle de la femme et de son statut social.

L’histoire turque révèle que l’occidentalisation n’a pas touché que les sphères économiques et politiques; elle a pénétré la vie intellectuelle et sociale, elle a modifié les mœurs et "l’apparition de la femme turque dans l’espace public et la mixité des sexes est la pierre de touche de cette occidentalisation volontaire". Pourtant, depuis les années 1970, on assiste à un retour du voile, mais, pour Nilüfer Göle, on ne peut réduire ce mouvement à un simple retour aux traditions. Derrière le voile apparaît un nouveau profil de la femme musulmane, éduquée, urbanisée, revendicatrice, qui n’est plus soumise et cantonnée à l’espace intérieur. Par le voile, les femmes affichent leur fidélité aux préceptes religieux, mais par leur activité sociale et politique, elles quittent l’espace clos du privé, et mettent en cause le fondement même de l’organisation sociale islamique qu’est la ségrégation des sexes, ainsi que l’assimilation de l’être civilisé à l’être occidental. » (extrait d'un article de Micheline Rousselet, Cndp, novembre 2004)

« Même si les situations dans les deux pays ne sont pas symétriques, une affaire de " foulard " s’est déclenchée vers 1983. À la différence de la France, il s’agissait de jeunes femmes qui voulaient porter le voile à l’université, et non à l’école. Autre différence : on ne parlait pas de "foulard" proprement dit, dans la mesure où beaucoup de femmes le portent, à la périphérie des villes, sans pour autant prétendre se couvrir à l’islamique. Ce foulard traditionnel n’est pas controversé, en particulier parce qu’il est porté par des femmes invisibles dans l’espace public. Le port du voile islamique, différent de la mode traditionnelle, est plus rigoureux : les cheveux, par exemple, ne doivent pas être montrés. À l’époque, l’interdiction à l’université du port du voile - que les médias avaient préféré appelé "turban" - avait été réaffirmée. Il faut savoir que le débat en Turquie, pays musulman, est plus virulent qu’en France, contrairement aux idées reçues. Le clivage entre laïcs et islamistes y est très profond et le voile fait plus peur encore.

Parce que la question de la femme est aussi centrale à l’islamisation qu’elle l’a été à la modernisation. Le retour vers le passé de la modernisation kémaliste montre qu’en rejetant le voile le pays entier avait créé une équivalence entre l’émancipation des femmes et le progrès national. L’islam était vécu comme un obstacle à une modernisation conçue d’abord comme une occidentalisation, et le symbole le plus tenace de cet obstacle était le voile, à côté des mariages arrangés et de la charia. Dans les domaines juridiques comme en matière de mode de vie, la visibilité de la femme dans l’espace public, tout comme sa participation à la vie sociale et éducative, constituait donc la pierre de touche de la modernisation. C’est aujourd’hui sur les deux mêmes pivots de la modernisation, que sont la ségrégation des sexes et le voile, que s’engage l’islamisation.(…)

Contrairement aux thèses qui affirmaient qu’il s’agissait d’un signe d’échec de la modernisation, je dirais au contraire que la question du voile a été déclenchée par une première phase d’intériorisation de cette modernisation, par son "indigénisation". Car en se diffusant vers le bas, elle rencontre des groupes sociaux non encore entrés dans la modernité, mais entraînés dans une certaine mobilité sociale par l’éducation. Les islamistes turcs ont eu accès à l’éducation, ont une expérience de la vie urbaine, mais cherchent une entrée à partir de leur singularité. À la façon d’autres mouvements sociaux de retour à la différence, qui possèdent tous un aspect néo-traditionnel et s’appuient sur des catégories non universelles - ethnie, sexe, religion -, à l’image du "black is beautiful" aux États-Unis. Chaque fois, les valeurs culturelles dominantes sont renversées en détournant des symboles de stigmatisation sociale, comme le voile, » (extrait d’un entretien avec l’auteur, l’Humanité, 5 septembre 2003)







 
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