BiblioMonde

Enseignement de la Révolution espagnole

par

INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES
.

Introduction à la première édition anglaise par V. Richards (juillet 1953)

La Guerre d’Espagne (1936-1939), qui fut provoquée par la révolte des militaires, aidée et encouragée aussi bien par les riches propriétaires terriens et industriels que par l’Église, a été généralement considérée, dans les milieux progressistes hors d’Espagne, comme une lutte entre le fascisme et la démocratie, cette dernière étant représentée par le gouvernement de Front populaire, sorti victorieux des élections générales de février 1936.

Une telle interprétation de la situation a pu servir, à l’époque, de moyen pour obtenir l’appui des démocraties (bien qu’en fait elle n’ait réussi qu’à gagner les sympathies populaires, car les gouvernements démocratiques exclurent rapidement l’Espagne républicaine de l’Europe, par leur politique de non-intervention). Mais une pareille simplification des événements résiste difficilement à un examen, à la lumière des faits. Les preuves sont nombreuses qui démontrent que, s’il n’avait tenu qu’à lui, le gouvernement de Front populaire n’aurait offert aucune résistance à Franco. En fait, sa première réaction, devant l’insurrection, fut de chercher à "traiter" avec Franco, et quand il eut reçu de celui-ci un refus catégorique, il préféra la défaite plutôt que d’armer le peuple. Si donc, dans ces premiers jours de la lutte, Franco fut battu dans les deux tiers de la péninsule, nous devons en chercher les raisons ailleurs.

Ce fut le mouvement révolutionnaire espagnol, l’organisation syndicale CNT (Confédération nationale du travail) et certaines fractions de I’UGT socialiste (Union générale des travailleurs) qui relevèrent le défi de Franco le 19 juillet 1936, non comme soutien du gouvernement de Front populaire, mais au nom de la Révolution sociale. Jusqu’à quel point furent-ils capables de mettre en pratique leurs principes sociaux et économiques en même temps qu’ils s’engageaient dans la lutte armée contre Franco est, en soi, un sujet de recherche ; et dans les chapitres où j’ai traité des collectivités agricoles et industrielles, j’ai seulement esquissé cet aspect important, et pourtant négligé, de la Révolution espagnole. Un jour, peut-être, la vaste documentation sur ce sujet sera-t-elle recueillie et publiée.

Dans cette étude, je me suis appliqué à rechercher les raisons de la défaite de la Révolution plus que celles de la victoire militaire de Franco. Car une Révolution peut échouer autant par le fait de scissions internes que par la supériorité des armées ennemies. Il est vrai que la victoire de Franco fut en partie le résultat de l’intervention allemande et italienne, et de la politique de non-intervention qui, pratiquement, toucha seulement les forces républicaines. Il est vrai aussi que la scission des forces républicaines fut le résultat de la tactique d’inspiration moscovite, acceptée en échange des armements russes. Mais cela aussi n’est qu’une partie de la vérité, car il est incontestable que, durant les premières semaines de combat, ni l’intervention italienne ni celle des Allemands ou des Russes n’avaient influencé la lutte de manière décisive, comme elles le firent quelques mois plus tard.

Jusqu’à quel point, alors, le mouvement révolutionnaire fut-il responsable de sa propre défaite ? Était-il trop faible pour aller plus avant dans la Révolution ? Dans quelle mesure l’acquisition d’armes et de matières premières à l’étranger dépendait-elle du maintien d’une apparence de gouvernement constitutionnel à l’intérieur de l’Espagne républicaine ? Quelles possibilités avait une armée improvisée de " guerilleros " contre une force armée régulière ? Ce sont là quelques-uns des problèmes pratiques en face desquels se trouvèrent le mouvement révolutionnaire et ses chefs. Mais en cherchant à résoudre ces problèmes, les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires durent en affronter d’autres qui mettaient en cause les fondements théoriques et moraux de leurs organisations. Jusqu’à quel point pouvaient-ils collaborer avec les partis politiques et avec l’UGT (l’équivalent socialiste de la CNT, à laquelle adhérait la moitié des travailleurs organisés) ? Dans quelles circonstances y avait-il lieu d’appuyer une forme de gouvernement contre une autre ? Fallait-il arrêter l’impétuosité révolutionnaire des premiers jours de résistance dans l’« intérêt » de la lutte armée contre Franco, ou bien fallait-il accepter qu’elle se développe jusqu’à ce que les travailleurs soient capables et préparés à la soutenir ? La situation rendait-elle possible le triomphe de la Révolution sociale ? Sinon, quel devait être le but des travailleurs révolutionnaires ?

Au cours des années, ces questions sont devenues non plus seulement académiques, mais réelles et en même temps sujet de controverses pour les travailleurs espagnols qui ont continué la lutte contre Franco, soit en Espagne, soit en exil. Néanmoins, il s’écoulera encore beaucoup d’années avant que soit écrite une histoire complète et objective de la Révolution espagnole. Un grand nombre de documents ont été enfouis ou dispersés dans les archives des organisations, et les témoignages individuels de ceux qui eurent des fonctions importantes sont encore à recueillir. Une autre difficulté, et non des moindres, est la profonde divergence d’opinions, aussi bien en Espagne que dans l’exil, entre les militants espagnols qui voudraient replacer le mouvement révolutionnaire dans sa position traditionnelle antigouvernementale et anti-collaborationniste, et ceux pour qui l’expérience des années 1936-1939 a renforcé la conviction que le mouvement révolutionnaire doit collaborer avec le gouvernement et avec les institutions gouvernementales s’il ne veut pas disparaître. Cette étude se présente donc comme une très modeste tentative pour éclairer et interpréter quelques-uns des nombreux problèmes de la Révolution espagnole.

Pour ma recherche des faits, je me suis servi de documents officiels. Leur grand nombre m’a empêché de les reproduire intégralement, mais j’ai fait de mon mieux pour ne pas en altérer le sens, quand j’en ai fait des citations en dehors de leur contexte. Et par loyauté envers les camarades espagnols qui me critiqueront, je prends toute la responsabilité des opinions exprimées. Quelques-uns m’ont reproché ma sagesse rétrospective et d’avoir écrit sur des événements dont j’ai été seulement spectateur, et de loin. Je rappelle ces critiques pour avertir le lecteur de ma capacité limitée, face à un sujet si complexe. Il me semble toutefois qu’il peut être retenu pour ma défense que la plupart des considérations critiques contenues dans ce livre ont été exprimées par moi au cours des années 1936-1939 dans les colonnes du journal Spain and the World, et que cela ne m’empêcha pas, alors, et ne m’empêche pas aujourd’hui, de me sentir pleinement solidaire de la lutte des travailleurs espagnols contre le régime de Franco.

On m’a fait observer aussi que cette étude fournissait des arguments aux ennemis politiques de l’anarchisme. Outre que la cause de l’anarchie ne peut être compromise par une tentative d’établir la vérité, la base de ma critique n’est pas que les idées anarchistes se soient démontrées irréalisables dans l’expérience espagnole, mais que les anarchistes et les syndicalistes espagnols n’ont pas réussi à mettre en pratique leurs théories, adoptant au contraire la tactique de l’ennemi. Je ne vois donc pas comment les adeptes de cet ennemi, c’est-à-dire le gouvernement et les partis politiques, pourraient user de cette critique de l’anarchisme sans qu’elle retombe sur eux !

Ce livre n’aurait jamais été écrit sans la publication, à Toulouse, des volumes de La CNT en la Revolución española. Cette œuvre contient des centaines de documents relatifs au rôle de la CNT dans la lutte espagnole, et je désire déclarer tout ce que je dois à son compilateur, José Peirats, et à la section majoritaire de la CNT en exil, qui en ont été les éditeurs. Parmi les nombreuses autres sources que j’ai consultées, je dois citer particulièrement l’œuvre sincère de D. A. de Santillán, Porqué perdimos la guerra, et Le Labyrinthe espagnol de Gerald Brenan. Le livre de M. Brenan, érudit et de lecture fort agréable, ne sera jamais assez recommandé au lecteur qui serait peu familiarisé avec l’ambiance politique et sociale espagnole, et en particulier avec le rôle important du syndicalisme et de l’anarchisme révolutionnaire. » (extrait du site de l'éditeur)





 
© BiblioMonde.com