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Grands reporters (Les)

par Marc Martin

INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES
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« Trois générations se succèdent dans ce portrait de groupe. La première est celle des pionniers, qui émerge dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le correspondant de guerre en fut la première expression. Suivant l'exemple britannique, certaines rédactions pourtant traditionnelles comme l'Illustration, le Temps ou le Figaro prirent l'habitude, dès la guerre de Crimée en 1855, de dépêcher un de leurs rédacteurs sur le théâtre des opérations. Portée par l'aventure et le goût des lointains, l'expansion coloniale constitua également un puissant catalyseur. Mais l'impulsion vint aussi du dedans, voire du dessous, via le service des faits divers. À l'instar du Sieur de Va-Partout imaginé par Pierre Giffard en 1880, une nuée de jeunes ambitieux s'employa à traquer le sensationnel qui, au coin de la rue ou à l'autre bout du monde, devait leur apporter la fortune et la gloire. La Belle Époque fut matricielle à cet égard. Aiguisée par la concurrence que se livraient les quotidiens à grand tirage, mais aussi par les progrès des communications, se développa toute une politique du "coup médiatique", où le reporter forçait l'événement plus qu'il n'en rendait compte. En 1890, Georges de Labruyère donne ainsi à l'Éclair "un reportage extraordinaire, tel qu'aucun journal n'en a jamais fait", dans lequel il explique comment il a fait sortir du pays le nihiliste Padlewski, qui venait d'assassiner à Paris un ministre du Tsar. En 1901, Gaston Stiegler réalise pour le Matin le Tour du monde en soixante-trois jours, ce qui lui vaut les félicitations de Jules Verne en personne. Tour à tour fait-diversier, chroniqueur judiciaire, envoyé spécial au Maroc, en Égypte, puis à Saint-Pétersbourg où il assiste en direct à l'Agonie de la Russie blanche, Gaston Leroux est bien sûr le meilleur représentant de ce journalisme à coup de grosse caisse. Et, s'il abandonne la carrière en 1907, c'est pour donner vie au personnage de Rouletabille, son double romanesque et héroïque.

La deuxième génération marque, durant l'entre-deux-guerres, le triomphe du genre. Pour des quotidiens discrédités par le "bourrage de crâne" pratiqué à haute dose en 14-18, le grand reportage fut pensé comme un instrument de reconquête du public. À des pratiques déjà bien rodées, les années vingt ajoutèrent surtout un idéal : celui d'un journalisme indépendant et humaniste, capable de donner un supplément d'âme à une presse en souffrance. C'est là l'apport d'Albert Londres Albert Londres, véritable "chevalier blanc" de la profession, pour qui le reportage se devait de "remuer la plume dans la plaie", comme il le fit lui-même en dénonçant les scandales du bagne de Cayenne, des sections de discipline ou des asiles d'aliénés. C'est aussi, dans une moindre mesure, celui de Joseph Kessel, journaliste hors pair mais aux motivations parfois plus personnelles ou mercantiles. Dans leur sillage prospérèrent une cinquantaine de signatures (sur un total d'environ 3 000 journalistes) dont bien peu cependant accédèrent à la postérité. Qui se souvient aujourd'hui d'Edouard Helsey, de Georges Le Febvre, d'Andrée Viollis ou même d'Henri Béraud ? Le carnet à la main, tous tentaient pourtant de déchiffrer le monde au jour le jour, affrontant les mystères de cette "forteresse rouge" qu'était devenu l'ancien allié russe, sondant le "coeur grouillant de l'Europe" bouleversée d'après-guerre, explorant la société dans l'infini de ses bas-fonds, à Paris, Berlin ou La Mecque. La crise des années trente les mobilisa tout autant : on rechercha l'interview difficile (celui d'Hitler par exemple, qu'obtinrent Tita  na ou Bertrand de Jouvenel en 1936) et l'on se pressa en Espagne où la guerre croisait la tragédie. Rapidement doté de collections spécifiques (la première chez Albin Michel en 1923), puis d'un prix (Albert Londres en 1933), un genre était né, qui attirait les romanciers (Nizan, Cocteau, Cendrars, Colette), mais servait surtout de tremplin pour les jeunes recrues du journalisme.

La dernière génération n'est ici qu'esquissée. Car, malgré son importance dans les rédactions d'après-guerre et l'existence de quelques plumes prestigieuses (Lucien Bodard, Jean Lacouture), la figure perdit peu à peu son aura. D'autres supports avaient pris le relais. Le Leica et la guerre d'Espagne avaient stimulé le photoreportage et la radio avait fait une percée majeure à Vienne en 1938, lorsque le micro d'Alex Virot était parvenu à surprendre le sourd martèlement des bottes nazies. L'invention du Nagra en 1952 et les débuts du reportage télé (Cinq colonnes à la une en 1959) inauguraient un nouvel âge. » (extrait d’un article de Dominique Kalifa, Libération, 12 janvier 2006)





 
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