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Emmanuel Lafont, un prêtre à Soweto

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INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES
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« Durant les années de lutte contre l'apartheid, un prêtre français, Emmanuel Lafont, a été curé de l'église Saint-Philippe-Neri, dans le quartier de Moletsane, à Soweto (abréviation de South West Township, banlieue sud de Johannesburg).
Lorsque ce prêtre catholique est affecté à Soweto en 1994, les blancs n'ont pas le droit de résider dans cette cité-dortoir créée dans les années cinquante pour loger la population noire. Le Père Lafont habite quelques mois dans une ferme à proximité du township avant de prendre en charge la paroisse de Saint-Philippe-Neri et de s'installer dans un petit logement attenant à l'église.
Ayant appris le sotho et le zoulou, il vit pendant huit ans en symbiose avec les habitants du quartier, partageant leurs espoirs, leurs deuils, leurs joies et leurs luttes politiques. Partisan de la non violence, il prend à plusieurs reprises le risque de s'interposer entre des jeunes en colère et les forces de police, seul ou avec d'autres religieux, membres d'une association œcuménique de prêtres et de pasteurs. Il partage naturellement la joie de ses paroissiens et de tout le township à la libération des prisonniers de Roben Island puis de Nelson Mandela mais, un peu plus tard, il assiste en témoin bouleversé aux violences entre l'ANC (African National Congress) et l'IFP (Inkhata Freedom Party). Le 26 avril 1994, Emmanuel Lafont est extrêmement fier que son église soit transformée en bureau de vote pour les premières élections démocratiques d'Afrique du Sud. Peu après, il quitte Soweto pour de nouvelles fonctions au séminaire de Prétoria, avant de regagner la France en 1996. » (texte extrait du site Consul de France)

« J'ai senti qu'il fallait partir. Ma présence retardait la prise en charge par les gens eux-mêmes. Autant tu peux aider, autant tu peux empêcher des processus. C'est aux Sud-Africains de construire leur propre pays.' Ainsi parle Emmanuel Lafont, prêtre, cinquante-deux ans, dont treize passés à Soweto. Ainsi il a quitté l'Afrique du Sud : afin d'être utile à l'émancipation des Sud-Africains. Partir pour être utile ! Décision prise sur la base de sa foi et de son engagement. Homme de foi, homme engagé : pour le père Lafont les deux ne font qu'un. (…)

Le 1er mars 1983, son arrivée au pays de l'apartheid se produit dans un "calme plat" et policier. Anecdote : "Le compte rendu de ma première réunion était sur la table de la police dans les quinze jours." Quelques mois plus tard, il pose sa Bible et ses valises à Soweto, lieu mythique de la résistance anti-apartheid, où une fête l'attend. Une femme lui dit : "Nous quand on accueille, on accueille. Ce que tu vaux, on n'en sait rien, mais on verra." Ils verront. Et ce dès 1984, année qui ouvre la décennie la plus incroyable de l'histoire de l'Afrique du Sud. 'Aspiré vers l'action par un petit nombre de prêtres et de pasteurs', il s'engage : "Lorsque tu vois des jeunes risquer leur vie pour leur liberté, toi, prêtre, tu ne peux pas être celui qui veut rester au calme. Il arrive un moment où tu te demandes ce que tu vas risquer. C'est juste une question d'honnêteté." Désormais, "Father Lafont" devient un personnage incontournable de Soweto la Rebelle. Il fait partie de cette dizaine de Blancs qui y résident. "Des curés, des amoureux ou des clochards", aimait-il à dire.

Durant dix ans, il épouse non seulement la cause mais également la vie des habitants de "cette ville où tout ce qui fait la vie des gens est un problème". Il partage donc leurs peurs et leurs espoirs, mais également leurs contradictions : "Il n'y a pas d'anges, même dans les meilleurs causes. Tu dois rester solidaire de personnes qui ont forcément leurs bosses et leurs trous." À Moletsane, le quartier de sa paroisse, le prêtre français devient vite un compagnon de la libération sud-africaine. Mais il n'accepterait jamais ce titre. Il dirait tout simplement qu'il a vécu sa foi. Modeste. Exemple : à aucun moment, il ne s'est glorifié de ses liens avec les Mandela, chez qui il avait pourtant porte ouverte.

Le 27 avril 1994, c'est lui, le petit Blanc aux épaules pas très larges et à la barbe christique, lui le prêtre français parlant anglais et sotho, qui préside le bureau de vote du quartier. Et malgré quelques tracasseries administratives de dernière minute, il obtient le droit de voter et dessine une croix sur le bulletin de vote devant le nom de Nelson Mandela. Moment "historique et inoubliable". Mais déjà il sent, il sait qu'il faut partir. » (extrait d’un article de Christophe Deroubaix, l’Humanité, 20 Octobre 1997)



 
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