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Les régions de la grande hérésie : Portrait de Bruno Schulz

par Jerzy Ficowski

CRITIQUE
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« Pour Jerzy Ficowski, plus qu'une illumination, phénomène par trop éphémère, ce fut une révélation. "C'était en 1942, en pleine guerre, raconte-t-il, j'avais 17 ans et je suis tombé sur le livre de Bruno Schulz les Boutiques de cannelle. Toute la nuit, je l'ai lu avec fièvre. Ma première réaction fut de lui écrire, pour le remercier d'être là. J'ignorais que son adresse n'était plus valable, qu'il avait été transféré dans un ghetto. Ce jour-là, j'ai écrit une lettre juvénile à un homme au seuil de l'extermination." Depuis soixante-deux ans, Jerzy Ficowski, poète, spécialiste de culture tzigane et traducteur de poésies yiddish, vit habité par Bruno Schulz, le grand écrivain de langue polonaise abattu par un nazi le 19 novembre 1942 dans le ghetto de Drohobych (ouest de l'Ukraine). "Certains sont les auteurs d'un seul livre, moi je suis le lecteur d'un seul livre", dit-il pour résumer sa passion... Fruit de ses décennies de recherches minutieuses, Bruno Schulz Les régions de la grande hérésie dépasse de loin le cadre de la biographie. Au-delà du portrait d'un homme malheureux et complexé, enfant souffreteux surprotégé par sa mère, en quête désespérée, ensuite, de l'"époque de génie" (l'enfance), Ficowski raconte sa drôle de vie commune avec Schulz, le "bonheur intense" de la rencontre et "l'enchantement" qui jamais ensuite ne faiblit. "Il a toujours été à mes côtés, explique-t-il, soit je partais à la recherche de ceux qui l'avaient connu et qui pouvaient témoigner de ce qu'il fut, ou qui pouvaient m'aider à retrouver ses écrits, soit j'écrivais sur lui, soit je réfléchissais à lui."... Sur les milliers de lettres que Schulz a écrites, Ficowski en a retrouvé deux cents, publiées dans un recueil. Il a aussi fait acquérir des centaines de dessins et gravures par les musées polonais. Mais il reste persuadé que l'œuvre majeure de Schulz, le Messie, qu'il avait commencé à écrire en 1936, doit se trouver quelque part dans les archives du KGB, à Kiev ou à Moscou, l'homme à qui l'écrivain avait confié son manuscrit ayant été arrêté. "Mais je suis trop vieux pour cela, ce sera à d'autres de le faire." D'après ses informations, le livre, à moins que ce ne soit un chapitre, débute ainsi : "Un matin ma mère me réveilla en disant : "Joseph, le Messie est tout près, des gens l'ont vu à Sambor."» (extrait d'un article de Véronique Soule, Libération, 2004 )




 
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