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Les juifs sous l'occupation

par André Kaspi

INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES
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Vichy ou l'indifférence française, par Jean-Pierre Azema, extrait du Monde du 27 mars 1992

« On doit au renouveau que la mémoire juive connaît depuis une quinzaine d'années une floraison de publications qui conduisent à une relecture de la France des années noires, et notamment à une réflexion sur les retombées dramatiques des politiques d'exclusion. Et on en sait désormais beaucoup plus sur ce que les excellences vichyssoises nommaient "la question juive" et qui, pour les historiens, concerne les politiques menées par l'État français, la mise à exécution de la solution finale par l'occupant, dans l'Hexagone, avec l'aide et la complicité de responsables français, petits et grands; et ces historiens perçoivent également beaucoup mieux que naguère comment des juifs, français ou étrangers, ont résisté.

C'est de tous ces travaux patiemment engrangés qu'André Kaspi a fait la synthèse, fournissant avec rigueur et sûreté une information fiable et précise sur un drame que tout le monde croit connaître, mais dont on n'a le plus souvent qu'une vue parcellaire. On peut regretter que l'auteur n'ait pas soufflé mot - ou presque - de la manière dont a évolué la mémoire juive depuis la libération des camps d'extermination ; mais pour prendre un exemple significatif de la quasi-exhaustivité de l'information ici rassemblée, il donne - et ce n'est guère fréquent - une analyse précise de la situation des juifs en Afrique du Nord, notamment en Algérie; leur sort est sans doute moins dramatique que celui des juifs de la France occupée, mais eux à qui le décret Crémieux avait conféré la citoyenneté française la perdaient dès l'automne 1940, avant d'être méthodiquement brimés par Weygand, Darlan et Giraud et quelques autres proconsuls de renommée plus modeste.

Pour mener à bien son entreprise, André Kaspi a préféré - à juste titre - aux témoignages, souvent friables, l'utilisation la plus systématique possible des travaux de type universitaire. Autre choix appréciable : il se garde de s'ériger en procureur, se contentant de constituer le dossier et de le présenter sur le ton le plus distancié qu'on puisse adopter en pareille matière. Ce qui ne l'empêche pas d'appeler un chat un chat et de contrebattre au passage un certain nombre d'idées reçues : il rappelle qu'il n'existait pas de communauté juive au sens strict du terme, que ce que l'on appelle ainsi - une juxtaposition de situations relativement diverses - ne fonctionnait pas de manière monolithique; mais il montre aussi qu'il est erroné de tracer une coupure irréductible entre les juifs dits de souche et les juifs qui s'étaient réfugiés en France dans les années 30, puisque nombre de ces derniers aspiraient eux aussi à l'intégration, étape précédant l'assimilation.

Autre point qui méritait d'être souligné : c'est bien l'indifférence qui a prévalu, quasiment dans tous les milieux non juifs, quand Vichy a pris, à l'automne 1940, les mesures qui ont fait des juifs français des citoyens de deuxième zone et des juifs étrangers des parias; mais il serait injuste de sous-estimer le poids de la solidarité agissante manifestée par un certain nombre de Français non juifs, à compter de l'été 1942.

Une seule question nous semble faire problème dans son interprétation : celle de la résistance juive. En n'accordant qu'une place relativement réduite aux "résistants juifs" (curieusement cantonnés, de surcroît, avec l'étude de l'attitude des autorités italiennes d'occupation, dans le chapitre Le temps des autres), André Kaspi minimise, d'une manière qu'on peut contester, les retombées des actions menées par des juifs communistes _ et non communistes _ contre l'occupant, particulièrement dans l'évaluation de leur action pour la survie des juifs; d'autant que l'accent est mis en ce domaine sur l'action des "juifs résistants" militant dans les "organisations juives", présentés presque comme seuls efficaces. Résistance juive ou participation de juifs à la résistance ? Le débat _ on le sait _ n'est pas neuf et Le Monde en a déjà longuement rendu compte.

Seule une approche plus nuancée qui, en tout cas, distinguerait mieux l'histoire, l'étude de ce qui s'est passé concrètement dans la France des années 1940, et les enjeux de mémoire dont l'évolution récente est le plus souvent tributaire de données politico-idéologiques complexes, permet d'éviter l'anachronisme.

Cette réserve - on l'aura compris - n'empêche pas de considérer que cet ouvrage devrait devenir un livre de référence : à lui seul, il permet de comprendre comment et pourquoi, dans le cas français, "sur l'horloge de l'Histoire, les aiguilles avançaient plus vite pour les juifs que pour les autres populations de l'Europe occupée" selon la belle - et tragique - formulation d'Adam Rayski, l'un des responsables de la MOI, cette organisation communiste de combat qui rassemblait des immigrés, juifs et non juifs. »





 
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