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L'ombre de l'autre

par Fatos Kongoli

CRITIQUE
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« Il fallait sans doute la tension d'une écriture longtemps contenue et patiemment remise à plus tard pour donner à ces romans leur densité urgente : c'est ce flux âpre et ironique, cinglant, qui porte le héros négatif et invisible du Paumé, découvert un jour dans la cohue d'une foule hystérique à l'assaut d'un cargo en partance, et dont l'histoire commence lorsque, par habitude de son propre cauchemar, il renonce brutalement à l'exil. Festim, héros de L'Ombre de l'autre, n'est pas moins paumé, ni moins cruellement embourbé dans une écriture qui l'attend dans ses moindres failles, à l'affût des regards, des odeurs, des bruits, des peurs envahissantes qui stigmatisent la dialectique infernale de l'individu et du pouvoir, où chaque individu devient le pouvoir de l'autre.

Le frère de Festim s'appelle Abel. Et la mort d'un frère, quand il s'appelle Abel, limite déjà la fantaisie du destin. Faux héros sans histoire, le voilà embarqué à jouer les Caïn comme tout un chacun, dans un sabbat d'apparatchiks, de goulées de raki, de fornications désespérées, de luttes avec ses propres ombres de victime et de bourreau. Embarqué, il l'est sans l'horizon possible du parieur pascalien, dans une maison d'édition au service des "hautes personnalités" et dominée comme partout par les miasmes d'égouts, la hantise des rats émergeant de la cuvette des toilettes, les tuyaux bouchés par la suie, le quotidien fétide où la répugnance généralisée prend l'allure d'une danse macabre autour des "lieux d'aisance", encombrante métaphore du temps qui passe. Insidieusement, tout tourne à l'étrange. Mais c'est une étrangeté exacte et grinçante, ni délirante, ni onirique, ni confinée dans son contexte politique. Car il y a toujours, chez Kongoli, le souci de l'humain ordinaire. » (extrait d'un article de Marion Van Renterghem, Le Monde, 19 juin 1998)



 
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