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La route de la Kolyma

par Nicolas Werth

INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES


« Rendez-vous a été pris à l'aéroport de Moscou-Domodedovo, à 18 heures, devant le comptoir d'enregistrement de la compagnie Transaero, vol n° 1364 Moscou-Magadan.
Cela fait près de quarante ans déjà que je passe de plusieurs semaines à plusieurs mois par an en Russie. Mais la Kolyma est restée pour moi terra incognito. Je ne l'ai explorée qu'à travers les tombereaux d'archives de l'administration du Goulag que j'ai dépouillées depuis le début des années 1990. Après toutes ces années passées à étudier le Goulag, j'ai eu envie d'aller sur place, tenter d'approcher différemment ces lieux, partir à la recherche des traces laissées par le plus grand système concentrationnaire du XXe siècle. Traces ô combien ténues, m'ont d'emblée prévenu mes compagnons de voyage, Irina Flige et Alexandre Daniel, responsables de l'association Mémorial qui, depuis près d'un quart de siècle déjà - elle a vu le jour durant la perestroïka - s'efforce de sauvegarder la mémoire du Goulag et des répressions staliniennes. Irina et Alexandre sillonnent depuis des années la Russie à la recherche des vestiges du Goulag, avant qu'ils ne disparaissent définitivement. Ils recherchent les derniers survivants, enregistrent leurs témoignages, consignent, cartographient, photographient les restes des camps, les cimetières de détenus, les fosses communes où ont été déversés les cadavres des centaines de milliers de fusillés de la Grande Terreur de 1937-1938, les petits monuments et mémoriaux érigés sur ces lieux, depuis les années 1990, par des associations de parents de victimes de la répression, voire à l'initiative de simples citoyens. Ils inventorient systématiquement les rares salles consacrées au travail forcé et aux répressions dans les musées régionaux ainsi que les collections des quelques dizaines de petits musées établis, parfois dans des appartements privés, par les «correspondants» de l'association Mémorial qui tentent ainsi de sauvegarder les derniers restes matériels des camps par lesquels, le temps d'une génération, entre le début des années 1930 et le milieu des années 1950, sont passés quelque vingt millions de personnes, soit un adulte sur six (deux millions y ont péri). En Russie, l'État n'a engagé aucune politique patrimoniale concernant le Goulag ou, plus généralement, les répressions staliniennes; pas la moindre mesure de conservation ou de préservation des sites d'exécution, de détention, de relégation ou d'exploitation de la main-d'oeuvre forcée n'a été entreprise. Seule l'Église orthodoxe s'est intéressée à quelques rares lieux qu'elle a rapidement investis au service de ses propres fins politiques.
En route vers l'aéroport, nous passons la gare de banlieue de Boutovo. Boutovo - l'un des grands charniers de la Grande Terreur de 1937-1938. Près de 21000 condamnés à mort ont été exécutés ici entre le 8 août 1937 et le 19 octobre 1938, dans le plus total secret, dans une zone dite «d'affectation spéciale» du NKVD de plusieurs dizaines d'hectares entourée de hautes palissades, comme il en existait beaucoup à la périphérie des grandes villes soviétiques. Ce n'est qu'au début des années 1990 que des historiens de l'association Mémorial ont «découvert» le lieu, à la suite de patientes recherches dans les archives enfin entrouvertes. Depuis, le site a été repris et investi par l'Église orthodoxe qui y a élevé une église martyrium, dans la tradition russe des «églises-sur-le-sang» pour commémorer les quelques centaines de membres du clergé exécutés à Boutovo en 1937-1938 et élevés au rang de «nouveaux martyrs de la Foi» (les 20 000 autres victimes ensevelies à Boutovo étant largement passées sous silence...). Sous l'impulsion de l'Église orthodoxe, Boutovo est devenu le «Golgotha russe», symbole de l'histoire tragique de l'Église orthodoxe au XXe siècle, le seul lieu de mémoire des répressions visité et reconnu par les plus hautes autorités de l'État, au grand dam des militants de Mémorial. » (extrait)



 
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